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Denis Marquet

Éléments de philosophie angélique

Loin de tout angélisme philosophique, une philosophie angélique affirme que le propre de l’humain est la faculté de susciter ce qui n’a encore jamais été. Nous pouvons nous libérer du passé, apprendre à aimer et créer sans limite ; nous pouvons devenir humains.

Rédigé sous forme de textes courts et incisifs, voici le manifeste d’une révolution humaine qui a déjà commencé.

Présentation vidéo :



Extrait :

Etre soi-même

Qui sommes-nous ? Cette question, cette quête, ce mystère est celui de notre humanité. Pour vivre en société, nous avons dû apporter à cette interrogation des réponses, dont la synthèse constitue notre moi. Mais cette identité, nous l’avons intériorisée à partir du regard des autres sur nous, particulièrement le regard des parents et des figures majeures de l’enfance et, aussi, à partir des récits que, très tôt, « on » a racontés à notre sujet. Ce moi que nous croyons être est donc conditionné, un personnage fictif, fabriqué en réaction aux contraintes de nos premiers environnements.

La caractéristique principale de ce personnage, auquel nous sommes identifiés, est d’être défini. Nous sommes capables d’en donner une description, car il est dans une large mesure identique à lui-même : il y a un noyau dur en nous, qui est, croyons-nous, véritablement nous, et qui n’est pas susceptible de changer. C’est notre identité (du latin idem, le « même »), qui nous permet de nous sentir en securite, notamment parce que, etant previsibles, nous sécurisons les autres. Ce que nous avons été, nous le sommes et le serons.

Mais il y a des moments où nous nous surprenons nous-mêmes : ce que nous faisons ou disons ne nous ressemble pas.

Ce peut être pour le pire. Tel, habituellement calme et posé, est soudain emporté dans un terrible accès de violence ; tel autre, père et mari aimant, disparaît et change de vie. . . C’est le moi qui explose, sous la poussée de forces longtemps refoulées hors du champ de l’identité. Révélation subie, non préparée, douloureuse et parfois destructrice.

Mais ce peut être aussi pour le meilleur. N’avons-nous pas tous connu ces « moments de grâce », où naît le geste juste, la parole authentique, l’acte fécond ? Une rencontre amoureuse, et dans une spontanéité qui nous déconcerte, nous laissons se dire des paroles neuves, qui nous révèlent à nous-mêmes en même temps qu’à l’aimé... La détresse d’un ami, et voilà les mots justes qui sortent de notre bouche, et disent des vérités qu’il nous semble découvrir en les disant. . . Et ces circonstances historiques exceptionnelles, lorsqu’il faut être un héros ou un lâche et que, dans l’action, nous découvrons en nous-mêmes des forces et des capacités que nous ne soupçonnions pas. Plus tard, c’est l’étonnement : « Comment ai-je été capable de cela ? » Il est des moments où nous sommes plus que nous-mêmes.

« Je est un autre », disait Rimbaud, décrivant là ce moment étrange où je laisse passer à travers moi des choses qui n’appartiennent pas à la définition de moi-même, au point que ce « Je » que je suis m’apparaît comme à la troisième personne. Inspiration : parce que j’ai su lâcher le savoir sur moi-même, et jusqu’à la notion de mon identité, je laisse s’exprimer la spontanéité créatrice de mon être profond. Alors, je me découvre autre que ce que je croyais être. Je fais connaissance avec moi-même, et ce moi-même plus vrai que moi est un moi-autre.

La connaissance de soi, c’est ne plus rien savoir sur soi et, soudain, se laisser surprendre par soi-même. Se connaître vraiment, c’est se découvrir à soi-même. C’est ne plus être le même, ce moi trop bien connu. On n’est vraiment soi-même qu’en s’étonnant de soi.


- « La connaissance de soi, c’est ne plus rien savoir sur soi », dites-vous ? Vous opposez connaissance et savoir ?

- Le mot d’ordre de Socrate était : « Connais-toi toi-même. » On peut supposer qu’il s’appliquait ce précepte. . . Or il affirmait aussi : « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien. » Et si se connaître et ne rien savoir allaient de pair ? Et si le non-savoir était la seule manière correcte de connaître ce drôle de volatile que nous sommes ?

- Vous allez encore nous proposer une distinction entre deux concepts que tout le monde tient pour synonymes...

- Les mots demandent à être écoutés avec finesse.

Avez-vous remarqué que le verbe « connaître » se conjugue avec un complément d’objet direct (je connais Paris, les vins de Bordeaux, je vous connais), alors que le verbe « savoir » introduit une proposition complétive (je sais que la Terre tourne autour du Soleil) ?

- Et alors ?

- Le verbe « savoir », quand il nest pas utilisé comme synonyme de « pouvoir », introduit un énoncé langagier ; le savoir, c’est du langage. La connaissance, quant à elle, n’est pas nécessairement liée au langage, et repose toujours sur une expérience directe, sensorielle, incarnée de son objet.

- Je ne suis pas sûr de bien comprendre cette distinction.

- Avez-vous une amoureuse ?

- Euh. . . C’est un peu personnel, non ?

- Vous vous aventurez en philosophie et voudriez que votre personne reste à la porte ?

- Ce n’est pas ça...

- Au fronton d’une Académie d’aujourd’hui, j’inscrirais : « Que nul n’entre ici sans son coeur et ses tripes. »

Quel est votre désir ? Acheter au prix d’un peu de masturbation corticale l’illusion d’une maîtrise des questions de vie ou de mort qui vous habitent ? Ou bien pénétrer dans ces questions au péril de tout ce que vous croyez être ?

- J’ai une amoureuse.

- Félicitations. Est-ce que, pour vous, affirmer que vous connaissez cette femme, c’est la même chose que dire que vous savez des choses sur elle ?

- Non. Ça n’a même aucun rapport. Ce que je peux savoir d’elle, c’est juste un moyen pour accéder à sa vérité, mais ce n’est pas. . . ce qui me touche en elle.

- Nous y sommes. Le savoir est une connaissance qui laisse intact celui qui connaît.

- De toute façon, plus je la connais, moins j’ai l’impression de. . . la connaître !

- Cette femme a de la chance : vous osez la connaître en vérité. Car vous l’autorisez à vous surprendre.


Réf : Éléments de philosophie angélique - Denis Marquet - éditions Albin Michel
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