Bye bye, Clés de notre jeunesse !
chronique

Marc de Smedt - Patrice van Eersel

Bye bye, Clés de notre jeunesse !

Mon cher cousin des champs, 

Comme tu le sais, le Tribunal de commerce de Paris a prononcé vendredi dernier, le 11 mars 2016, la mise en liquidation définitive de la société Nouvelles Clés. Ainsi se termine donc finalement une grande aventure qui nous a tenus, toi et moi, pendant 28 années (bigre !) – avec un décalage en quelque sorte symétrique, puisque je ne t’y ai rejoint qu’en 1992, quatre ans après que tu aies fondé le magazine, et que j’y suis resté jusqu’au bout, alors que tu avais passé les rênes, en 2010, aux nouveaux propriétaires du titre, Jean-Louis et Perla Servan-Schreiber. Salut à eux, donc, qui ont tenté cette ultime – et très élégante – percée vers le haut d’une entreprise de presse pas comme les autres. Salut à toi qui en avais été à l’origine. Et salut à tous ceux, lectrices et lecteurs d’abord, mais aussi bien sûr journalistes, directeurs artistiques, photographes, dessinateurs, experts en abonnements, imprimeurs, comptables, secrétaires, webmasters… qui ont permis que nous la vivions pendant plus d’un quart de siècle !

De 1988 à 2016, Nouvelles Clés (que nous appelions déjà juste « Clés » entre nous, bien avant que ce titre ne soit officiellement débarrassé de son épithète) a connu plusieurs formules. D’abord « bimestriel », ce petit « magazine de l’essentiel » est devenu trimestriel quand, au milieu des années 90, nous avons cherché ensemble à le stabiliser – au sein d’une construction acrobatique comme tu sais en bâtir, mi usine à gaz, mi mobile de Calder, avec la collection Clés chez Albin Michel et le Club Nouvelles Clés en partenariat avec le Grand Livre du Mois, sans oublier la petite Boutique Clés que nous avions ouverte sur notre site web, lui-même monté avec des bouts de ficelle (mais qui rassembla tout de même assez vite cent mille visiteurs par mois !). Bien sûr, l’énorme changement est survenu sur le tard, quand en 2010, Jean-Louis et Perla, qui avaient vendu Psychologies deux ans plus tôt, nous fait la très jolie surprise de s’intéresser à nous…

Pour ma part, c’était la seconde fois que j’assistais à la métamorphose d’une aventure de presse artisanale en entreprise vraiment pro, pour ne pas dire industrielle. J’avais déjà vécu la chose dans les années 70, quand le petit Actuel « underground », organe de la « contre-culture » de l’après 68 dirigé par Jean-François Bizot, avait muté, sous la direction du même génial bonhomme, pour devenir un grand magazine vendu dans tous les kiosques. Temps bénis : le « petit » Actuel ne vendait « que » 50 000 exemplaires, et le nouveau dépassa parfois les 350 000 ! Cela n’existe plus. Internet a tout changé, comme l’irruption de l’imprimerie a dû faire exploser les ateliers de copistes, à la fin du 15ème siècle. Mais déjà, avec les copains d’Actuel, nous avions vécu l’étrange passage de l’artisanat à la grande série. Dans le premier cas, l’essentiel du boulot consiste à faire le meilleur journal possible, de façon très modestement payée, voire bénévole, pour que beaucoup de gens l’achètent – et les quelques petites pubs que tu vends, avec grand mal, à quelques éditeurs ou marchands de baume du tigre te rapportent un peu d’argent de poche. Dans le second cas, c’est tout autre chose : le travail consiste à faire le journal qui plaira le plus possible à de grands annonceurs, qui paieront les gros frais de ton équipe d’envoyés spéciaux dans le monde entier – et pour ça, il faut bien sûr attirer le plus lecteurs possibles, mais leurs achats, en soi, ne te rapporteront qu’un sympathique argent de poche, comparé au flux venu de la pub. J’exagère, mais à peine. 

Certes, les temps ont changé. À l’époque de l’Actuel devenu magazine grand public, les annonceurs étaient masculins : alcool, tabac, bagnoles… La loi Evin a sonné la fin de ces temps cancérigènes. Tant mieux (sauf que ça nous avait juste coulés !). Depuis près de trente ans, les annonceurs sont féminins : cosmétiques, parfums, luxes de toutes sortes… C’est moins pathogène. Mais le choc est le même du côté des lecteurs. Je me souviens combien la mutation nous avait jetés parterre, dans l’équipe même des journalistes d’Actuel : nous, révolutionnaires du quotidien, beatniks burinés, routards hilares devant l’éternel, voilà que nous acceptions la soupe ordinaire des grands troupeaux. La pub ? Beuark ! Ah oui, nous étions arrogants… Mais il nous a fallu, à Léon Mercadet, Jean-Pierre Lentin et quelques autres, une bonne année, de 1979 à 1980, pour digérer la chose et faire du bon travail quand même et explorer le monde sous toutes ses coutures… malgré la pub.

Langage préhistorique ? En partie, oui, mais peut-être pas tant que ça. Dans le cas du passage de l’artisanal Nouvelles Clés au professionnel CLÉS, j’ai moins vécu le choc personnellement que par lecteurs interposés. Fin 2010, quand est sorti le (magnifique) premier numéro de la nouvelle formule, la quasi totalité de ceux qui nous suivaient depuis des années ont fait une mine dégoûtée et certains m’ont dit, désignant une grande pub pour Channel, Dior ou Lancel : « Désolé, l’ami, mais ceci vous décrédibilise totalement ! Un journal qui parle de spiritualité et d’écologie, avec de tels annonceurs… ça ne va pas ! On ne peut plus vous croire. » Nous nous étions en quelque sorte vendus au diable. Mais la surprise n’a pas été moins grande du côté des nouveaux lecteurs, dont certains très proches de moi m’ont dit au contraire : « Ah, enfin ! Tu ne travailles plus pour cette espèce de truc new-age et militant. Enfin, tu vas écrire dans un VRAI magazine. Ces publicités vous crédibilisent ! » Et ceux-là, les nouveaux lecteurs, étaient deux fois plus nombreux que les anciens. Ah, dommage que la presse papier, dans son ensemble, perde un peu plus d’altitude chaque jour… À une autre époque, le CLÉS pro et « fashion » conçu par Jean-Louis et Perla Servan-Schreiber aurait certainement connu un tout autre destin. Mais on n’y peut rien, c’est comme ça. Voilà que s’ouvrent les temps numériques. La presse papier subsistera certainement (quand elle est apparue, la télé n’a pas tué la radio), mais elle sera concentrée sur beaucoup moins de titres, ou sur des titres beaucoup plus éphémères et précaires, comme on dit aujourd’hui…

« Mais pourquoi, me demandent certains, avez-vous éprouvé le besoin de muter de la sorte ? Votre formule artisanale était modeste, certes, mais au moins elle pouvait durer. » Que leur répondre ? Je leur dis que je t’ai vu, pendant de longues années, te démener et transpirer pour faire survivre notre minuscule équipe payée au SMIC et ardemment chercher des associés qui pourraient nous aider à optimiser notre fonctionnement. Les quelques actionnaires généreux qui t’entouraient n’étaient prêts à faire de nouveaux chèques qu’à condition de voir surgir une nouvelle formule, plus ambitieuse. Et toi, tu savais bien que faire grandir notre canard passerait forcément par une sorte de saut quantique : entre la formule artisanale et la formule industrielle, il n’y a pas beaucoup, voire pas du tout d’échelons intermédiaires. C’est juste une autre logique. A moins de faire partie d’un grand groupe, qui peut se permettre de s’offrir une sorte de danseuse (dans notre cas, ç’eût été une danseuse sacrée, quelle classe !), il n’y avait pas vraiment moyen d’accepter une montée en puissance de Nouvelles Clés, sans devenir CLÉS, c’est à dire un engin très classe, apte à négocier avec Vuitton et Hermès. Et ça, ni toi ni moi ne savions le faire. C’était donc mektoub, comme on dit chez moi : écrit dans le ciel… ou plutôt sur la terre en réalité.

Étranges sont les habitudes et évolutions humaines. Mais, tout à fait entre nous, je ne regrette franchement rien. Cette aventure, avec ces rebondissements successifs n’est vraiment pas le pire de ce que l’on peut vivre sur cette planète ! Bosser pendant un quart de siècle dans un canard qui se propose de te donner les clés du monde à venir… et celles des mondes intérieurs ? Quel pied géant ! Alors merci à toi, mon cher cousin, une dernière fois, de m’avoir invité à entrer dans cette histoire.

And now, en route vers de nouvelles aventures.

Hasta luego !

Le Rat des villes

 

Mon cher cousin des villes,

Cette nouvelle m'a évidemment serré le cœur, mais il faut savoir être pragmatique et reconnaître les faits lorsqu'on est arrivé au bout d'un système, quelles qu’en soient les raisons. Toutes les équipes qui ont travaillé sur les différentes moutures de ces clés d'éveil que nous donnions, l'ont fait avec leur cœur et leur talent. Ceci dit, vois-tu, il se peut tout à fait que quelqu'un reprenne ce titre et en fasse surgir une incarnation nouvelle : mon seul conseil serait de lui dire de coller au « small is beautiful » et de faire un journal porté sur une certaine militance. Chacun la sienne, certes, mais les défis d'aujourd'hui sont assez vastes et graves pour qu'on s'y engage sans se voiler la face et sans détourner son regard. Il est important de continuer à lutter pour les forces de vie contre les forces mortifères, que celles-ci soit anti-écologiques, fanatiques, bassement mercantiles ou tout simplement mues par l’égoïsme le plus banal.

Mon cher cousin, dis-toi que nous avons fait du bon boulot tous, tant que nous sommes ! L'un de mes sujets de contentement est de voir que la méditation que nous avons, entre autre, défendue sous toutes ses formes, est à l'honneur aujourd'hui : livres qui ne quittent pas les listes des meilleures ventes, articles, reportages, colloques professionnels, la quête d'une quiétude concentrée et lucide se trouve partout. Cela signifie que, dans la négativité ambiante, le besoin de retrouver du sens en soi se renforce sans cesse et c'est surtout absolument utile et nécessaire pour affronter les défis actuels.

Je prépare, pour le mois d’octobre de cette année 16, le numéro 3 de la revue Question de 1, sur un thème qui est directement rattaché à tout cela : le corps, et plus précisément notre corps envisagé comme une exploration de l'infini. Un numéro auquel tu participes et qui va être incroyablement costaud et novateur. Donc, l'aventure au sens large continue en effet, sachons prendre les bons vents.

Et je salue à mon tour tous nos amis lecteurs qui nous accompagnent depuis tant d'années, en leur demandant de ne pas perdre confiance dans les potentialités positives de l'être humain. Elles existent, il faut les débusquer et les apprécier à leur juste valeur ! Je pense aussi ici aux jeunes à qui il faut absolument donner des raisons d'exister : certains sont tentés par l'extrémisme, d'autres par le suicide, beaucoup sont déprimés, ayant perdu foi au présent et en l'avenir : mais, face aux dangers, quel plus beau combat proposer justement que celui de sauver cette sacrée planète et ses dingos d'habitants ? Si vous avez des doutes regardez par exemple le film Demain et lisez le livre du même nom de Cyril Dion paru chez Actes Sud : une bouffée d'énergie nouvelle s'en dégage !

Ce n'est donc ici qu'un au-revoir, ému certes, mais confiant : jusqu'au bout, agir, créer et aimer cette vie mystérieuse qui nous est donnée.

Salut, cher cousin, et que le printemps soit porteur de clarté !

 

Le Rat des champs

 

Les prochaines chroniques Rat des Villes / Rat des Champs seront à suivre sur le site de QuestionDe http://www.questionde.com

Rat des villes - Rat des champs

- Patrice van Eersel
Journaliste et écrivain sa curiosité inlassable le pousse, dans tous les domaines, aux frontières du connu.
Dernier ouvrage paru :  Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner.  Ed. Albin-Michel / CLES - 2012

- Marc de Smedt
Éditeur et écrivain, son bonheur est d’avoir su concilier ses activités créatrices avec une vie à la campagne.
Dernier ouvrage paru :  Petit cahier d'exercices de méditation au quotidien , Ed. Jouvence.

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