Philosophe de formation, elle est aujourd’hui éditrice. Elle aime partir à la recherche du sens des mots car parfois, ils ouvrent de nouvelles voies.

Photo : © Frédéric Poletti

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Anne-Sophie Jouanneau

La luminothérapie ou la conquête de l’été éternel

Aux soirs d’hiver trop vite tombés, aux lueurs du soleil trop vite voilées, les modernes semblent désormais avoir leur remède : un écran lumineux qu’il suffit de brancher pour faire briller. Ces nouveaux appareils sont-ils à ranger parmi les gadgets aussi vains qu’ils sont rassurants ? Ou pouvons-nous croire aux vertus curatives de la lumière ?

Certains mots formés sur le terme « thérapie » sont apparus ces dernières années, de l’aromathérapie à la chromothérapie, dont finalité n’est pas tant la guérison que le bien-être. Ils réactualisent ainsi le double sens du mot en grec, qui signifie d’abord « prendre soin » et par suite seulement « soigner ». De la santé au bien-être, de l’épanouissement au salut, il n’y aurait qu’un pas, où il ne s’agit plus tant d’éradiquer les maux que de cultiver le confort. Rien d’étonnant dès lors à ce que la lumière soit associée à ces formes nouvelles de cure : à relire mythes, livres sacrés, philosophes et poètes, elle semble être non seulement un formidable agent thérapeutique, identifiée déjà par Hippocrate, mais surtout un agent créateur voire salutaire. Les langues en Europe résonnent encore du « Que la lumière soit ! » de la Genèse, on dit « voir le jour » pour signifier « venir au monde » et les langues slaves ont d’ailleurs des mots similaires pour dire « lumière » et pour dire « monde » – tel le russe, svet. La parenté des termes semble tracer notre destin, voué à cette puissance vitale et vitalisante.

Aujourd’hui, bien inconsciemment, nous n’avons pas rompu avec cette longue tradition. Ainsi un voyageur égaré dans le temps verrait-il nos villes occidentales comme de nouveaux temples de la lumière, où continuent de scintiller, la nuit tombée, éclairages publics et publicitaires mêlés ; où les fenêtres des foyers ne laissent plus deviner la lueur de l’âtre ou de la bougie, mais le flamboiement de l’halogène allié à celui des écrans de télévision ou d’ordinateur.

De la torche à la lampe à huile, du bec de gaz à l’ampoule électrique, nous n’avons cessé de façonner des outils propres à mimer l’absolu de la lumière ou à palier à l’absence des astres pour mieux voir, et pour mieux vivre. C’est le geste de Prométhée toujours répété, volant aux dieux le feu par révolte face à l’injustice qu’ils commettaient envers les hommes, fragiles créatures abandonnés à eux-mêmes. Ainsi la luminothérapie s’inscrit-elle encore dans ce rapt qui nous soustrait au rythme du monde, de ses jours et de ses nuits, lorsque celles-ci sont trop longues.

Mais certains ont pu voir également dans ce culte des « Lumières », érigé en slogan universel et philosophique, la marque de l’arrogance occidentale qui traque le moindre recoin d’ombre. L’écrivain japonais Tanizaki dans son Éloge de l’ombre dit ainsi le sublime de paravents dorés au fond d’une pièce d’une maison traditionnelle japonaise : « placés dans une obscurité qu’aucune lumière extérieure ne pénètre jamais, ils captent l’extrême pointe de la clarté du lointain du jardin. Ces reflets, pareils à une ligne d’horizon au crépuscule, diffusent dans la pénombre environnante une pâle lueur dorée, et je doute que nulle part ailleurs l’or puisse avoir une beauté plus poignante. » Le clair-obscur est une esthétique et une manière de vivre. Nos éclairages crus peuvent parfois nous éblouir plutôt que de nous éveiller au monde et à sa beauté.

Car ce qui fait le prodige d’une lumière n’est jamais tant ce qui permet de la doser scientifiquement que la manière dont elle peut être réfléchie, reflétée, reçue. La lumière a besoin d’un lieu où advenir : leukos, en grec, le « lumineux », le « blanc éclatant » a donné le premier sens de lucus en latin, la « clairière ». Et sans doute la véritable lumière que nous attendons au cœur de l’hiver est-elle celle qui naît d’un espace en soi, apte à réfléchir fût-ce le plus ténu des rayons.

C’est la leçon de Camus, en lecteur de Plotin, à la fin de l’Été. Errant dans les rues d’un Paris sombre, sourd à la justice, il se souvient de l’inspiration que les plages de l’Algérie lui avaient donnée, au soleil de Tipasa : « il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. […] Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » Certaines lumières sont des conquêtes intérieures, celles-ci sont éternelles.

© Anne-Sophie Jouanneau

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