“Intégrer la Complexité est la Clé du Progrès”

Sciences

Joël de Rosnay

“Intégrer la Complexité est la Clé du Progrès”

par Patrice van Eersel, Jean-Louis Servan-Schreiber
Aujourd’hui, notre foi dans le progrès vacille. Une crise qui fait sourire Joël de Rosnay, biologiste de formation, spécialiste des origines du vivant. Parce qu’il n’ignore rien des méandres de la technoscience et de ses innombrables dérivés, il a l’espoir chevillé au corps. Pour Clés, cet infatigable conteur (et surfeur)évoque ce que nous pouvons attendre de la science au xxie siècle.

Scientifique et communicant jusqu’au bout des doigts, Joël de Rosnay a enseigné au prestigieux Massachusetts Institute of Technology de Boston (MIT), avant de rejoindre l’institut Pasteur, à Paris. Il s’est passionné, de longue date, pour les nouvelles technologies, la systémique, la prospective. Bien connu pour ses capacités de pédagogue, il a le mérite de savoir intégrer la problématique technologique dans la grande saga de l’évolution, notamment depuis l’émergence de la cybernétique et d’Internet, dont il est l’un des meilleurs connaisseurs en France – il a notamment cofondé le site citoyen AgoraVox. Auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation et de prospective, il préside aujourd’hui la société de conseil Biotics International et il est conseiller du président de la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette.

 

Clés : Vous aimez vous définir comme un « optipessimiste »…

Joël de Rosnay : J’aime beaucoup cette formule d’Edgar Morin qui se refuse, comme moi, à se laisser enfermer dans un dualisme manichéen stérile. Nous sommes entrés dans l’ère de la complémentarité : non plus « ou/ou », mais « et/et ». Je suis un optimiste inquiet et un pessimiste serein. Mes inquiétudes concernent l’incapacité du monde politique, industriel, parfois aussi philosophique, à intégrer l’accélération générale et à comprendre la nouvelle culture qui en émerge.

 

En quoi consiste cette nouvelle culture ?

Vaste question que je présentai en trois volets, trois regards. D’abord, nous sommes entrés dans le temps de la complexité – ce qui ne veut pas dire de la complication, au contraire – et des sciences du global. Ensuite, il me semble essentiel d’assimiler à quel point la nouvelle science qu’on appelle l’épigénétique a brisé le « fatalisme génétique » : nous savons désormais que notre destin n’est pas prisonnier de nos gènes et que nous pouvons prendre notre vie en main, même au fond de nos cellules. Enfin, je pense que la génération montante, celle des adolescents, est en train de créer une relation au monde radicalement nouvelle, parce que, malgré ses handicaps, elle intègre justement la complexité. Nous devrions nous en inspirer pour gérer le monde à venir, au lieu de nous méfier, une fois de plus, de la jeunesse.

Commençons donc par la révolution de la complexité.

C’est la grande révolution scientifique de notre temps. Elle touche tous les domaines, mais plus spécialement la biologie, l’écologie et l’économie. Commencée il y a un demi-siècle, elle connaît depuis vingt ans une forte accélération. Désormais, tous les chercheurs, quelle que soit leur discipline, glissent d’une vision analytique et séquentielle vers une vision systémique et intégrative. Depuis Descartes, l’approche synthétique était considérée comme trop englobante, trop contextualisée : elle ne donnait pas prise au raisonnement scientifique.

 

Seule l’analyse permettait de faire des expériences et d’échafauder des hypothèses. Aujourd’hui, pour les chercheurs de la complexité (qui travaillent notamment au Santa Fe Institute avec des surdoués comme Brian Heather ou Steward Kaufman, ou à l’Université Libre de Bruxelles, dans la suite d’Ilya Prigogine), analyse et synthèse se complètent au sein d’une métadisciplinarité. Celle-ci intègre la théorie du chaos, l’approche fractale, les structures

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La révolution des machines vivantes

« Les architectes et bricoleurs du vivant (de l’infiniment petit au macromonde) réussiront tôt ou tard la “synthèse de la vie”. Mais de quelle vie ? Telle qu’elle est (protéines, ADN, lipides, sucres, ATP) ? Ou telle qu’elle pourrait être (autres bases de l’ADN, autres acides aminés, autres enzymes artificielles, ou encore issue du germanium, du silicium, etc.) ? Des machines vivantes autoreproductrices pourraient former le point de départ d’une nouvelle révolution industrielle, comme avec la machine à vapeur, le moteur à explosion ou l’automation. Il est aisé d’imaginer le “rush” industriel et la compétition des grandes entreprises afin de dominer la production et la diffusion de ces machines.

Une telle vie nouvelle, entièrement synthétique, représenterait un choc immense pour l’humanité. Un choc analogue à celui que les philosophes et les religieux nous prédisent en cas de rencontre avec une vie extraterrestre. Il s’agirait, cette fois, d’une “néovie” intraterrestre... avec des répercussions scientifiques, philosophiques, politiques et religieuses inimaginables. Et que se passerait-il si ces “machines vivantes” échappaient à leurs créateurs et évoluaient, ce qui justifierait leur statut d’être vivant ? Cette néovie pourrait entrer en compétition avec la nôtre, et s’associer, en symbiose, avec des biorobots ou des nanorobots, afin de poursuivre son évolution sur la planète et ailleurs dans l’Univers. Sans nous ? »

In : « Et l’homme créa la vie », Les Liens qui libèrent, 2010, p. 259. 

 

JOEL DE ROSNAY EN DATES
1937 Naissance à l’île Maurice.
1966 Docteur ès sciences à Paris.
1967 Chercheur et enseignant au MIT de Boston.
1975 Directeur des applications de la recherche à l'institut Pasteur.
1976 Publication de son premier livre de prospective « Le Macroscope », qui reçoit le prix de l’Académie des sciences morales et politiques.
1984 Directeur de la prospective et de l'évaluation à la Cité des sciences et de l'industrie.
2005 Fondation d’AgoraVox avec Carlo Revelli.
 
LES DERNIERS LIVRES de Joël de Rosnay
« La Révolte du pronétariat – des mass media aux media des masses » (avec Carlo Revelli), Fayard, 2006, 250 p., 18 €.
« 2020 : les scénarios du futur », Fayard, 2007, 315 p., 20,50 €.
« Et l’homme créa la vie » (avec Fabrice Papillon), Les Liens qui libèrent, 2010, 303 p., 20,50 €.
 
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