"Je reste convaincu que rien n'est grave"
FOCUS

Ariel Wizman

"Je reste convaincu que rien n'est grave"

Journaliste, animateur télé, DJ

par Patrice van Eersel
« J’ai grandi dans cette idée, abruptement exprimée par Baudelaire : “Etre un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux.” Pour moi, l’homme utile, c’est l’adulte. Quand j’ai interviewé David Bowie, il m’a dit : “Nous sommes la génération la plus en colère de l’histoire. Pourquoi ? Parce que nous sommes nés pour vivre éternellement jeunes. Or, l’âge nous rattrape quand même et nous ne l’acceptons pas.” J’avoue que je me sens coupable d’être adulte. 
 
L’adulte est celui qui se préoccupe du lendemain. Cela alourdit tout et il est obligé de l’assumer : gagner de l’argent, payer son loyer, ses impôts… un tas de choses qui le tirent vers le bas. L’enfant est plus proche de la source originelle, il est habité par une formidable énergie, qui le pousse vers l’avant quoi qu’il arrive. Qu’admire-t-on chez celui dont on dit qu’il est “créatif” ? Le fait qu’il ait gardé cette énergie-là, plus que son œuvre. L’adulte, lui, ne peut se lancer dans quoi que ce soit sans réfléchir aux conséquences de ses actes. Un travail le tente ? Mais cela rapportera-t-il assez ? Une relation amoureuse se présente ? Mais est-ce bien raisonnable ? Un voyage lui plairait ? Mais aura-t-il le temps ? Tous ses désirs doivent passer par un filtre qui rabougrit sa vie et qui, paradoxalement, le place dans une dépendance quasi infantile au réel. Alors qu’adolescent, il s’autorisait tout dans une inconscience souveraine, voilà qu’il passe ses jours à se l’interdire.
 
Pour ma part, j’ai vécu longtemps très libre. Echappé de l’autorité parentale à 15 ans, j’ai fait des études dans tous les buts, sauf celui de trouver du travail. Je ne dépensais quasiment pas d’argent et pourtant, je mangeais, je buvais, je faisais l’amour, autant que je voulais. Mon premier job n’y a rien changé. Le fait de me marier non plus. Ni même – au risque de vous choquer – celui d’avoir des enfants. Savez-vous ce qui, pour la première fois, m’a obligé à faire attention, et même très attention, aux conséquences de mes actes ? Internet. 
 
Jusque-là, sur Radio Nova par exemple, où Jean-François Bizot nous avait laissé carte blanche absolue, à Edouard Baer et moi, pour réaliser l’émission La Grosse Boule, ou bien après, sur Canal Jimmy, nous ne nous mettions aucune limite pour dire et faire ce qui nous passait par la tête. Avec sa puissance de diffusion instantanée, le Web a tout changé. Il nous a obligés à nous dire : “Bon sang, le monde entier va figer mes délires improvisés, les recommander, les tweetter, les retweetter, et dire que je suis l’ennemi public numéro un, le plus grand des racistes, le pire des pédophiles ou des homophobes.” 
 
C’est dommage, parce que tout cela n’est pas grave. C’est la vie ! Les vrais sages le disent : la beauté de l’existence, c’est que rien n’est grave. Quand je vais mal et que je me confie à mon maître d’étude talmudique, je ne me sens jamais autant boosté que lorsqu’il m’assure : “Ce n’est pas grave.” Il me rapproche de la source originelle en me disant : “Vas-y, tu es libre !” Libre de quoi ? De rester curieux de tout. Dans le judaïsme, ce qui maintient jeune, c’est l’étude : lire les textes, les tourner et les retourner, les remettre en question, les reprendre sous des jours différents. En philo, ça s’appelle l’herméneutique. Si ça maintient jeune, c’est qu’apprendre de nouvelles choses vous met en joie. 
 
Mon grand-père savait comment être adulte en restant jeune à l’intérieur : chaque soir, en se couchant, il se demandait ce qu’il avait appris depuis le matin. Si une question était restée en l’air, il se levait pour consulter ses livres. Puis il se recouchait et recommençait à zéro. Ses journées étaient bien remplies. Votre journée est bien remplie si vous avez appris quelque chose de nouveau. » 
 

Lire l'intégralité du FOCUS dans le nouveau numéro de CLES.