Le problème n'est pas de gérer la pénurie, mais l'abondance
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Patrick Viveret

Le problème n'est pas de gérer la pénurie, mais l'abondance

par Patrice van Eersel
Longtemps proche de Michel Rocard, Patrick Viveret est fameux dans le monde des alter-mondialistes. Conseiller à la Cour des Comptes, on lui doit une nouvelle approche de la richesse et des . Mais sa grande contribution au débat collectif concerne la façon dont il replace les émotions, et d'abord l'amour, au milieu d'un paysage où elles n'ont habituellement pas droit de cité.

Nouvelles Clés : L'un de vos grands apports, depuis vingt ans, a été de montrer combien la politique et l'économie se leurraient en évacuant leur dimension émotionnelle. Et dans votre dernier livre, Pourquoi ça ne va pas plus mal ? (éd. Fayard) vous nous apprenez cette chose étonnante : face à la crise économique de 1929, John Maynard Keynes - l'économiste génial qui allait inspirer à Roosevelt son New Deal, démontrant que le marché ne pouvait s'autoréguler et que l'État devait lui fixer des règles - disait ceci : « Le problème n°1 de l'économie, désormais, c'est qu'on ne nous a pas appris à jouir. »

Patrick Viveret : Oui, c'est surprenant, même les keynésiens n'ont pas lu, ou pas entendu la partie anthropologique de Keynes. En 1930, à la fin de ses Essais sur la monnaie , dans un chapitre intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », il commence par dire : « Nous ne vivons pas une crise de la rareté, mais une crise de l'abondance ; or, nous ne savons pas gérer l'abondance ; c'est ce qui provoque une dépression nerveuse universelle. » Il voit que le marché est myope et, laissé à lui-même, crée des déséquilibres qui conduisent à des phénomènes très pervers. Mais à un niveau supérieur, il voit ceci : pendant des millénaires, les humains ont été obsédés par la pénurie et la rareté ; l'économie moderne, alliée à la technique, a réussi à nous sortir de là et maintenant, nous sommes confrontés à un problème d'abondance et de surproduction que ne savons pas gérer. Pourquoi ? « Parce que nous n'avons pas appris à jouir. »

Quarante ans plus tard, c'est le reproche que lui feront encore des puritains comme Frederic Hayek, le théoricien de la contre-révolution que les pseudo « libéraux » Margaret Thatcher et Ronald Reagan mettront en œuvre. L'hédonisme de Keynes, sa posture de vie jouissive leur est aujourd'hui encore insupportable.

Le plus étonnant, c'est que cette partie méconnue de la pensée keynésienne coïncide avec les visions de deux autres auteurs fameux : Georges Bataille et Sigmund Freud. En cette même année 1930, eux aussi écrivent sur le caractère profondément psychique de la crise économique qui se déroule sous leurs yeux. Tout comme on ne connaît pas la part anthropologique de Keynes, on ignore la contribution économique de Georges Bataille, limitant son travail à l'érotisme. On la retrouve pourtant clairement exprimée dans « La dépense », un article paru dans la revue libertaire Critique Sociale , qui deviendra le premier chapitre de La Part maudite . Que dit-il ? Que nous sommes tous obsédés par la « petite économie régionale », régie par la rareté, alors que nous devrions prendre en compte la « grande économie générale » des flux d'énergie qui traversent le monde, à commencer par le flux énergétique du soleil, pour nous apercevoir qu'en réalité, le problème n'est pas la rareté, mais l'abondance. Car, dit-il, si nous n'apprenons pas à gérer l'abondance, la « dépense » finira toujours par se produire quand même (on ne peut pas faire

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