L’avis de Jean-Charles Nayebi, psychologue clinicien, spécialiste des psychopathologies de la modernité.

Le cerveau humain est remarquable par ses capacités d’adaptation. En quoi les nouvelles technologies représentent-elles, à vos yeux, une menace particulière ?
Jean-Charles Nayebi - Les Anglo-saxons ont une formule : « Use it or lose it ». Tout potentiel inexploité est perdu. Si l’individu d’aujourd’hui est nul en calcul mental, c’est que ses neurones spécialisés ne sont plus stimulés. Il en va de même pour la mémoire : son entretien passe par l’usage quotidien et non par des outils qui évitent au cerveau de travailler – sans compter les risques de panne ou de perte de la « prothèse » en question. Quel destin attend un enfant qu’on aura mis devant un écran à l’âge de 3 ans ? Je ne suis pas technophobe, mais je pose la question.
Il existe des jeux et des méthodes qui favorisent la gymnastique cérébrale. Ont-ils ou non une utilité ?
C’est mieux que rien. Mais le fait de se rappeler qu’il y avait deux vaches et trois petits cochons sur l’écran précédent n’aide pas à savoir où l’on a mis ses clés ou garé sa voiture. Attention à ne pas confondre la structure et la fonctionnalité. La mémoire dont on aura besoin, c’est celle qu’on aura exercée. Entretenir la structure sans exercer la fonction, cela revient à faire de la « gonflette » : on n’est pas fort uniquement parce qu’on a de gros biceps !
S’il ne sert pas, dites-vous, le cerveau perd ses capacités. Mais sa plasticité ne lui permet-elle pas de gagner ailleurs ou autrement ?
Ce qui est perdu n’est pas transmis. Il y a encore quelques années, les carrossiers savaient réparer une tôle froissée ou une aile emboutie ; aujourd’hui, pour une éraflure, on remplace toute la portière. La plupart des professionnels sont devenus des changeurs de pièces. En ce qui concerne la mémoire, le processus est comparable. Faute d’exercer, la transmission s’arrête. Or, la culture ne supporte pas l’arrêt de la transmission.
« Enfants et adolescents face au numérique » - Jean-Charles Nayebi(Ed. Odile Jacob, 2010).