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Vivons-nous une nouvelle Renaissance ?

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Jacques Attali : « Après la liberté individuelle, nous sommes obligés de redécouvrir l’altruisme »

Polytechnicien, ingénieur des mines et énarque, Jacques Attali, ancien conseiller du président Mitterrand, est un écrivain et un économiste qui dirige l’ONG Planet Finance, spécialisée dans la lutte la pauvreté dans le monde par le développement. Son dernier livre, au moment de notre entretien : « Demain, qui gouvernera le monde ? » (éd. Fayard)

CLÉS : Vivons-nous une nouvelle Renaissance ? l

Jacques Attali : Plusieurs réponses possibles. La première, c’est qu’un nombre croissant de jeunes diplômés se battent pour avoir des postes dans des organisations éthiques comme Planète-Finances. Ce sont des jobs moins payés, mais d’intérêt général. Ce sont des X, des HEC, des Berkeley, des Harvard, mais ils veulent du sens. Ensuite, les entreprises qui donnent du sens créent un sentiment de fierté et d’appropriation du sens.

CLÉS : La vision et le sens sont devenus des produits en demande ?

JA : Exactement.

CLÉS : La crise générale que nous sommes-nous en train de vivre n’est-elle pas grosse d’une nouvelle Renaissance ?

JA : Hum ! Nous nous dirigeons plutôt, je crois, vers un nouveau Moyen-âge !

JA : Vers une ère d’obscurantisme ?

JA : Pas du tout, le Moyen-âge n’est pas obscurantiste, c’est plutôt là que la Renaissance a vraiment commencé. Regardez ce qu’écrit l’extraordinaire historien Jean Guimpel, dans ce petit livre magnifique, La Révolution industrielle au Moyen-âge. Les puissance qui se succèdent au XIII° sont dans l’ordre : Bruges, Venise, Anvers, Gènes, Amsterdam et Londres (jamais Paris), et à chacune vous pouvez associer une révolution technologique, une révolution culturelle, des mœurs, des artistes, des intellectuels… une succession de mouvements très forts. Et la Renaissance a d’ailleurs lieu, au sens propre, au moment de la toute puissance de Venise, avec l’articulation entre Venise et Gènes, qui sont séparées, à équidistance, de quelle ville ? Florence ! Il était logique que ce soit là que le mouvement connaisse son pic. Alors, vivons-nous ça aujourd’hui ? Ce qui me fait réagir - peut-être aussi parce que je viens de terminer un livre sur un sujet pas très différent, l’histoire du concept de gouvernement mondial (Demain, qui gouvernera le monde ? Fayard), d’Alexandre le Grand à aujourd’hui. Or, il y a une période qui ressemble beaucoup à la nôtre, c’est la fin du XIX° siècle. On croyait que tout était là. Le Tour du monde en 80 jours, toutes sortes de nouvelles technologies… C’était une « mondialisation heureuse ». La science s’imaginait avoir à peu près tout compris. Jules Vernes racontait ça. On créait les premières institutions internationales. Tout le monde était heureux, la paix était là, le développement, la croissance économique, la fin du protectionnisme… Et c’était mondial ! Et incroyable. Et ce qui s’est passé juste après, ce n’est pas seulement la première guerre mondiale, c’est une parenthèse de 80 ans de barbarie. Ça commence en 1907 et ça se termine en 1989.

CLÉS : La « Guerre de 80 ans » !

JA : Une barbarie de 80 ans, totalitarisme et guerres mondiales.

CLÉS : Pourquoi dites-vous 1907 ?

JA : La grande crise économique commence là, qui conduit à la guerre. En 1907, ils ont été nombreux à le sentir. Or, en 1906, personne n’y voyait encore rien. Personne ne voyait venir ni le communisme, ni le fascisme, ni le nazisme, qui pourtant étaient LÀ et allaient prendre le pouvoir dix ans plus tard. En 1907, la guerre, on commençait à la deviner, on se disait qu’il faudrait l’empêcher. Il y avait des pacifistes, du terrorisme (on les appelait alors la nihilistes, mais c’était exactement la même chose)… Et donc là, on avait, d’une certaine façon, une période de Renaissance. Et c’est très intéressant de ne pas l’oublier.

CLÉS : Y compris dans les arts…

JA : Mais oui, tout commençait, l’art abstrait, la musique contemporaine…

CLÉS : Alors qu’aujourd’hui ? Pas grand chose de cet ordre… A moins que nous ne sachions pas le voir.

JA : Je ne saurais le dire. Mais d’abord, il faut regarder mondialement. Or, quand vous regardez l’art indien, l’art chinois, il se passe actuellement des choses... Mais rien n’est comparable à la fin du XIX°, parce qu’alors, apparaissent à la fois : l’automobile, le téléphone, l’avion, la radio, le gramophone, l’électricité… tout ce qui va changer le XX° siècle. A la fin du XIX° siècle, vous pourriez énoncer pratiquement toutes les technologies d’aujourd’hui.

CLÉS : Sauf le numérique bien sûr. Mais c’est vrai qu’en sciences, Einstein et sa relativité, et l’école de Copenhague et sa mécanique quantique étaient déjà en train de fomenter leurs révolutions. Si on en revient à la Renaissance, en prenant la classification simple mais commode de l’historien René Rémond, on voit qu’alors il y a : changement de technologie de communication (invention de l’imprimerie), changement d’équilibre des forces géopolitiques (découverte de l’Amérique), changement de vision du monde (Copernic)… Par contre, le retour vers l’Antiquité comme source de référence culturelle, nous ne le vivons pas. C’était sans doute, à l’époque, à cause de l’emprise de l’Église, qui obligeait à chercher des sources ailleurs.

JA : La découverte de l’Amérique, c’était en fait l’ouverture d’une autre route vers l’Asie. Les Turcs ayant fermé la route normale en 1453, en prenant Constantinople, les Portugais cherchent à tout prix une autre route, Vasco de Gama pense à passer sous l’Afrique, Colomb ose partir vers l’Ouest et tombe par hasard sur l’Amérique. Mais c’est juste une autre route pour l’Asie.

CLÉS : Oui, mais ça aller tout changer.

JA : Oui, mais il est important de rappeler que le commerce avec la Chine était déjà très important. Marco Polo, c’est trois siècles avant la Renaissance. Car la Chine était déjà à l’époque, en terme de PIB, la première puissance du monde – elle le restera jusqu’à la fin du XIX° siècle !!! La Chine s’était juste endormie un peu. Elle se réveille. Il est très réconfortant pour nous de savoir qu’à l’époque déjà, elle était n°1 et que c’est pourtant de chez nous, puissances minuscules, qu’est partie la révolution industrielle. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on est petit et qu’ils sont puissants qu’ils vont forcément nous écraser. Ils n’avaient pas la « stamina », le tonus, la dynamique, l’enthousiasme. Je voudrais insister sur l’imprimerie. Le parallèle est très intéressant avec ce qui se joue sur les nouvelles technologies. Les « sociologues » de l’époque de Gütenberg avaient fait deux prédictions. 1°) Grâce à l’imprimerie, l’Église allait dominer le monde, parce qu’on allait imprimer des bibles et tout le monde allait devenir catholique ; 2°) On allait pouvoir généraliser l’usage de la langue de l’empire romain-germanique, le latin, et donc toutes les langues nationales allaient disparaître. Que s’est-il passé ? Ce fut le cas pendant 20 ans. Des livres en latin partout, mais très vite : 1°) les gens se sont mis à lire la Bible et se sont rendu compte que ça n’avait rien à voir avec ce que disaient les prêtres, ce qui a boosté le protestantisme ; 2°) Très vite, dès 1512, est apparue une première grammaire en langue vernaculaire (espagnole). Et donc le latin a commencé à disparaître. Le théorème que j’en tire, c’est qu’une technologie, on la croit toujours au service des puissants, alors qu’en fait, elle les renverse. Et c’est la même chose pour Internet…

CLÉS : La dominante culturelle qui est celle de l’Église, fait qu’automatiquement ils pensent à l’extension de la même chose…

JA : Toujours ! Même chose pour l’empire romain germanique. C’est pourquoi je crois qu’aujourd’hui, Internet, ce n’est pas la surpuissance américaine, c’est LA FIN de la puissance américaine, ce n’est pas la surpuissance de l’anglais, c’est la disparition de la domination linguistique de l’anglais… Je l’ai dit dans un débat avec Bill Gates, à Harvard, il y a quinze ans, toute la salle avait éclaté de rire contre moi. Déjà, aujourd’hui, le chinois est évidemment plus utilisé que l’anglais sur Internet. C’est que les traducteurs automatiques commencent déjà à être d’une grande utilité – j’avoue que je les utilise tous ! Mais il y a une autre dimension propre à la Renaissance. On peut dire métaphoriquement que les 80 ans de barbarie et de dictature dont nous sommes sortis en 1990, c’est un peu l’équivalent de la grande peste. Cette sorte de blocage du monde, la guerre froide, tout ça. A partir de 1990, on se libère, on le voit bien avec ce qui se passe aujourd’hui partout dans le monde – arabe notamment. Un autre point commun entre la Renaissance et nous, c’est la liberté de pensée qui engendre une créativité extrême. A l’époque, cela passait par la redécouverte de l’Antiquité. Mais en réalité, ce n’était pas du tout un retour vers le passé, mais vers la liberté de penser.

CLÉS : Pour échapper à la théocratie.

JA : Eux, échappaient à la théocratie religieuse, nous échappons à la théocratie totalitaire, communiste, fasciste, etc.

CLÉS : Les 80 ans de barbarie, c’est la domination des idéologies. C’est leur donner leur chance de faire leurs preuves. Et les preuves sont faites : ça ne marche pas.

CLÉS : Dans Une brève histoire de l’avenir, vous dites que nous allons sans doute vers un Hyper-empire, qui sera une phase très sombre, pouvant mener au désastre, et mené par l’idéologie du marché.

JA : C’est pas une idéologie. Enfin si… Disons que l’idéologie qui est en train de l’emporter dans le monde entier est à l’origine judéo-grecque : c’est l’idéologie de l’individu, née cinq siècles avant notre ère et qui donne l’individu comme valeur absolue.

CLÉS : La rationalité au service de l’individu.

JA : Exact ! La rationalité au service de la liberté de l’individu. C’est très profond ce que vous venez de dire. L’individu ne peut pas être libre s’il n’est pas rationnel. Donc il fallait retourner à la rationalité. Parce que la liberté était la valeur absolue, mais il n’y a pas de liberté sans rationalité, qui est un formidable instrument de défense contre toutes les formes de totalitarismes : c’est le droit de poser des questions. Et ça, c’est en train d’apparaître dans le monde d’aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai écrit, au grand dam de beaucoup de gens, que nous étions au début d’une occidentalisation de la planète, et non pas d’une disparition de l’Occident. Un peu comme ce qui s’est passé avec l’empire romain : quand il disparaît, tout le monde est romain. Les soit disant barbares s’habillent comme des romains, parlent latin et ne rêvent que d’une chose, c’est de refaire l’empire romain, qu’il baptisent romain-germanique. Aujourd’hui, même si nous déclinons, tout le monde devient occidental.

Donc, on pourrait dire que nous vivons pas une Renaissance, mais que notre Renaissance est en train de s’appliquer au reste du monde.

CLÉS : En l’occurrence, en ce moment, dans les pays arabes.

JA : Et en Europe de l’Est. Je l’ai vu physiquement en 90, 91, 92, ce droit à la Renaissance, que nous avions, nous, acquis progressivement – nous l’avons fait très lentement, à partir du XIII° siècle et jusqu’au XIX°. Eux, ont vécu en dix ans ce que nous avons vécu en cinq siècles ! Et maintenant les Chinois vont le vivre forcément aussi…

CLÉS : Est-ce irréversible ?

JA : Non. C’est pourquoi je parle du contre-exemple de la fin du XIX° siècle. Il ne faut pas exclure que ça aille trop vite et que les peuples reviennent en arrière. Parce que la liberté individuelle, c’est formidable quand on est riche.

CLÉS : Et cultivé.

JA : Riche de toutes les façons. Sinon, l’autre nom de la liberté individuelle, c’est la précarité. Dans les sociétés où il n’y a pas d’épargne, ni de sécurité sociale, ni de stabilité matérielle, ni de bagage intellectuel, eh bien, la liberté, moi, je l’échange volontiers contre la sécurité ! C’est ce qui s’est passé. La sécurité ou le bouc émissaire, la haine de l’autre, etc.

CLÉS : Le combat pour la liberté n’est absolument pas gagné…

JA : Donc je pense qu’on a en effet une vraie Renaissance mondiale, mais qu’il ne faut pas exclure les retours en arrière. C’est pourquoi la précarité est fondamentale. D’où mon engagement pour le microcrédit dans Planète-Finances. Il est très important que la liberté de créer une entreprise soit donnée à tout le monde, avec les moyens de le faire. C’est la célébrissime distinction entre libertés réelles et libertés formelles.

CLÉS : Qui peut assurer l’extension des libertés réelles ?

JA : Personne n’est à la hauteur de prendre en charge le monde. Il peut encore y avoir une superpuissance, mais elle ne peut plus prendre en charge le monde. C’est devenu trop énorme. Donc il faut à tout prix s’entendre. Le monde actuel hésite entre la superpuissance américaine et un accord G2, le G20 n’étant qu’un masque du G2 Etats-Unis/Chine… D’où le besoin de gouvernement mondial. Et ça, c’est tout à fait nouveau. Au moment de la Renaissance, il y a déjà eu, sous Henri IV (à supposer que ça soit toujours la Renaissance), les premiers projets de gouvernement mondial – écrits par Sully.

CLÉS : Mais la Renaissance est un phénomène occidental, ou plutôt, dites-vous, judéo-grec…

JA : Les Européens l’ont adopté. Mais les Arabes aussi. Le premier islam était incroyablement sur cette ligne ! Totalement grec. C’est d’ailleurs par eux que l’on connaît tout ça. Et puis l’Andalousie, Cordoue... Mais les nouveaux califes ferment à Cordoue et dès 1148, c’est la fin de l’islam libre.

CLÉS : Le point commun à tous les mouvements de la Renaissance n’est-il pas culturel ?

JA : Le mouvement culturel est en effet d’abord celui de l’individu contre toute forme de collectivité : contre la nation, contre l’église, contre l’empire, contre la famille – c’est le début de la liberté du fils par rapport au père…

CLÉS : Le fils va nourrir le marché.

JA : Oui, l’économie de marché, puisqu’il est libre. Le marché et la démocratie sont les deux illusions de la liberté. Nous sommes dans univers de rareté, donc en réalité, on n’est pas libre du tout. Mais on se fait croire à soi–même qu’on peut être libre, en organisant rationnellement la distribution de la rareté. Le marché est un génial moyen de faire croire qu’on est libre dans un univers de rareté. On a l’argent, mais on n’est pas libre… La vraie liberté, c’est de pouvoir faire ce qu’on veut.

CLÉS : L’argent est une médiation de la rareté…

JA : Voilà. C’est une illusion de liberté dans un univers de rareté.

CLÉS : Ce n’est pas tout à fait une illusion pour celui qui le manipule.

JA : C’est la contrainte minimale qu’implique la rareté. C’est une liberté dans une prison.

CLÉS : La rareté n’est pas une prison : c’est une condition de fonctionnement. Personne n’impose la rareté, elle existe. Et d’ailleurs les humains ne se débrouillent pas mal pour la grignoter…

JA : Oui, mais i y a des contraintes qu’on ne peut pas grignoter : par exemple, on ne peut pas décider que l’on est né à un autre moment.

CLÉS : Et notre programme génétique de même.

JA : On peut imaginer qu’on va vivre plus longtemps, mais il y a quand même un certain nombre de contraintes qui limitent notre liberté. A l’intérieur de ces contraintes-là, en effet, notre rôle (je suis pessimiste) consiste à écarter les murs de la prison.

CLÉS : Ou à conquérir d’autres libertés. Mais cette liberté est confrontée aujourd’hui, tout d’un coup, à des limites globales, avec les échéances écologiques.

JA : Non, je ne crois pas à ça. Je crois que cette pression n’est pas nouvelle – c’est pourquoi l’histoire est tellement fondamentale. A la fin du XVIII° siècle, pourquoi les Anglais deviennent-ils la première puissance du monde ? Parce qu’ils n’ont plus de forêt. Ils paniquent, parce qu’on ne sait alors faire que des bateaux en bois. Et le bois sert aussi à faire le feu qui fait tourner les machines. Ils sont les premiers à se rendre compte qu’il y a une machine – à vapeur –, qui marche avec un truc qu’on appelle le « charbon de terre », que jusque-là personne n’utilise et qu’ils vont se mettre à utiliser, parce qu’ils n’ont plus de bois. Et quinze plus tard, ayant trouvé la sidérurgie, ils deviennent capables de fabriquer des bateaux en fer. Fin XIX° siècle, vous avez toute une série de discours sur la hauteur de la couche de crottin qui va envahir Paris d’ici la fin du XX° siècle, en raison des embouteillages par les chevaux ! Je crois qu’aujourd’hui, c’est la même chose. Il n’y a pas de rareté. On retrouve la conversation de tout à l’heure. L’homme écarte les raretés, et l’environnement, c’est juste, à chaque fois, une tension au nouveau. Je pourrais donner dix autres exemples. La réponse à l’environnement, c’est la technique. L’homme a cette extraordinaire capacité d’inventer – y arrivera-t-il à temps ou pas ? C’est une autre question…

CLÉS : Vous travaillez sur la gouvernance mondiale, n’est-elle pas fortement stimulée aujourd’hui par les problèmes d’environnement, qui sont désormais clairement communs ?

JA : Oui, dès qu’il y a prise de conscience de l’unité de la planète – l’environnement étant un des sujets parmi d’autres…

CLÉS : L’écologie n’est-elle pas devennue LA contrainte commune ?

JA : Il y en a d’autres. D’abord, il y a le fait que l’humanité peut se suicider. L’arme nucléaire, ça existe encore.

CLÉS : Mais on la gère.

JA : Pour le moment. C’est d’ailleurs sans doute la première des prises de conscience de toute l’humanité. Il y a ensuite le fait que l’économie est vraiment globale et qu’une catastrophe sur le marché du logement en Californie crée une crise mondiale. C’est le fait que certaines épidémies qu’on ne peut plus arrêter sont mondiales – le H1N1 a été une pré-alerte, mais il y en aura d’autres. Un autre fait mondial est métaphorique, mais pas seulement : les météorites.

CLÉS : Mais on y peut rien.

JA : Si on le voulait, on pourrait y faire quelque chose. On sait maintenant prévoir à 15 ans d’avance l’arrivée d’une grosse météorite. Il va falloir le faire, parce qu’il y en a un qui nous arrive droit dessus en 2036. Il faut envoyer une mission, voir avec précision s’il nous arrive dessus ou s’il passera à côté. Dans le premier cas, il faut aller dessus, l’analyser pour voir si on peut le détourner avec une fusée ou s’il faut le casser en mille morceaux avec une arme nucléaire depuis l’espace. On sait faire tout ça, mais faut y mettre les moyens.

CLÉS : En vous écoutant nous viennent deux idées. D’abord la dimension culturelle de votre propos – l’ensemble du monde s’occidentalise, mais en même temps cela fait disparaître la primauté de l’Occident. Et puis, concernant la gouvernance mondiale, par exemple sur le nucléaire : on a géré le problème nucléaire, mais c’était un problème de gouvernement, tandis que le problème environnemental général est devenu le problème de chaque individu.

JA : Cela nous ramène à une autre dimension. L’occidentalisation peut aussi être vu comme un poison que l’Occident donne à la planète : la liberté individuelle est géniale, mais elle déchire tous les tissus sociaux constitués au fil des millénaires et transforme les sociétés en des sommes de « moi d’abord », « moi tout seul », etc. Je pense donc que l’Occident a un nouveau rôle, et c’est en cela qu’il y a peut-être une Renaissance nouvelle, je crois qu’au-delà de l’individualisme, est en train d’apparaître une valeur nouvelle, un sens nouveau. J’appelle ça l’altruisme. D’abord un altruisme intéressé : j’ai intérêt à ce que les autres ne soient pas malades, sinon, ça va me revenir dessus ; j’ai intérêt à ce que les autres ne polluent pas, parce que ça va m’empoisonner aussi. Altruisme intéressé ou altruisme rationnel. J’ai intérêt à ce que les autres ne soient pas pauvres, sinon ils vont me prendre ce que j’ai. Etc. Et puis, il y a un autre altruisme, un altruisme pur, dont le meilleur exemple nous est donné par la relation mère-enfant. Là, on a un vrai altruisme, profond. C’est pourquoi je préfère parler de sororité ou de maternité, plutôt que de fraternité.

CLÉS : Les hommes auraient usurpé une qualité qu’ils ont moins que les femmes…

JA : Les hommes ont imposé l’individualisme. La Renaissance dont on parle, judéo-grecque, c’est d’abord la victoire de l’homme, la société masculine. Alors que l’altruisme est une dimension féminine de chacun des êtres humains, hommes et femmes. C’est pourquoi je crois que, quand on regarde bien les dictatures du XX° siècle dont j’ai parlé, au fond, elles ont été des caricatures horribles de la social-démocratie ; et on peut se demander si l’altruisme ne va pas accoucher en passant par des caricatures épouvantables. Et je les vois venir sur deux horizons : l’écologie et le sens, qui sont les deux grandes demandes d’aujourd’hui. Il y a deux idéologies totalitaires en germe là-dedans. Curieusement, par hasard, ces deux idéologies sont caractérisées par la couleur verte ! A terme, je pense qu’on ira vers un altruisme planétaire, qui sera écologique et donnera du sens. Mais on pourrait passer par une phase – pas de 80 ans, espérons-le ! – de totalitarisme doublement vert.

CLÉS : Oui, mais l’écologie est un problème planétaire. La « verdure » intégriste est régionale : elle a très peu de conséquences dans une grande partie du monde.

JA : Le religieux ? Ah non, je crois que vous avez tort. Toute civilisation est menacée par un fondamentalisme, par besoin de sécurité. L’évangélisme est une forme de fondamentalisme chrétien extraordinaire. On ne le voit pas parce qu’obnubilés par les musulmans. Mais ce qui se passe au Brésil, en Afrique, en Chine… on ne le voit pas en France parce que, « fille aînée de l’Église », on va résister, même s’il y a de l’évangélisme qui commence à se développer par nos communautés africaines, mais vous devriez vous intéresser, à Clés, aux caricatures du sens ! Trouver du sens sans la foi, c’est Hitler, Mussolini, Staline !

CLÉS : Le libre penseur, lui, se retrouve dans une solitude accentuée vis-à-vis de l’univers. Or, l’être humain a naturellement envie de se raccrocher à quelque chose.

JA : Exactement. Relier, religere, religion.

CLÉS : Il arrive au libre-penseur d’envier les croyants ! C’est bien commode.

JA : C’est pourquoi je le suis !

CLÉS : Oui ! Mais vous ne l’avez pas décidé…

JA : Non non.

CLÉS : Parce que malheureusement, ça ne se décide pas. Ça vous habite ou pas.

JA : Exactement. Revenons à votre sujet. Il comporte un autre élément : la Renaissance est une période où il y a émergence de mécènes. Et c’est en train de réapparaître. Ce sont à la fois des mécènes classiques, artistiques. François Pinault en est un exemple, mais il y en a partout à travers le monde. Mais il y a les nouveaux mécènes genre Warren Buffett. Ou Bill Gates, avec qui mon ONG travaille beaucoup. Ce sont des gens qui ont compris que la vraie œuvre d’art, c’est l’humanité.

CLÉS : C’est une façon de ne plus placer l’infini seulement dans les biens, mais dans la relation.

JA : C’est pourquoi je dis que les mécènes de la Renaissance étaient dans l’individualisme : « Moi, le meilleur, je vais financer les plus belles œuvres d’art, dont mon portrait sera le sommet. » La Renaissance, c’est l’avènement du portrait. Alors que les mécènes d’aujourd’hui sont dans l’altruisme. Ils sont à l’avant-garde de l’idéologie de l’altruisme. Où l’on retrouve d’ailleurs, anecdotiquement, la raison d’un succès d’un film plutôt mauvais, qui s’appelle Des hommes et des dieux : nul comme film, il incarne parfaitement l’idée d’altruisme. Les gens ont envie d’altruisme !

CLÉS : Les mécènes de la Renaissance prennent des artistes uniquement au service de leur munificence.

JA : De leur narcissisme.

CLÉS : Ce faisant, ils ont donné les moyens de s’exprimer à des gens qui restent artistiquement au-delà d’eux-mêmes. Mais bon, vous dites qu’il y a donc un progrès au fil des siècles, une ouverture à l’autre très différente.

JA : Il y a désormais une idéologie de l’altruisme, qui est très ancienne, en fait, mais qui a été écrasée par l’individualisme. Donc, il y a occidentalisation, c’est-à-dire généralisation de la Renaissance. Et il y a une nouvelle Renaissance sous-jacente, qui est celle de l’altruisme.

CLÉS : Jeremy Rifikin vient d’écrire un livre sur le besoin d’empathie.

JA : L’empathie est un concept très intéressant. J’en ai beaucoup parlé dans Survivre aux crises. C’est la capacité de se mettre à la place de l’autre. C’est une des dimensions de l’altruisme. L’individu rationnel doit être empathique. Pour des raisons d’intérêt. Toute la nouvelle diplomatie américaine est fondée sur ce principe. Il ne sert à rien d’envoyer des espions pour savoir ce qui se passe, parce qu’on ne saura jamais ; par contre, il faut créer les conditions pour comprendre comment pensent les autres. C’est ce qu’ils appellent « deep security ». Donc l’empathie peut être un outil de l’individualisme.

CLÉS : L’empathie naturelle ne risque-t-elle pas d’être bloquée par la multiplication des filtres et des écrans des nouveaux systèmes de communication ?

JA : Regardez ce qui s’est passé dans le monde arabe : ils se sont retrouvés physiquement. D’ailleurs que se dit-on au téléphone ? « Où es-tu ? Je te retrouve où ? »

CLÉS : Dans Une brève histoire de l’avenir, vous dites que, finalement, les grandes utopies se sont réalisées. N’est-ce pas une utopie qui se déroule dans les pays arabes en ce moment ?

JA : Evidemment, mais la question est celle de la transition. Je suis obsédé par le risque de retour en arrière. On aurait pu éviter 80 ans de barbarie en Europe. Il est fascinant de constater qu’en septembre 1929, un accord franco-allemand entre ministres des Affaires étrangères, pour bâtir un marché commun !

CLÉS : Il y a eu un facteur accidentel, qui s’appelait Adolf Hitler.

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