Des amis communs nous ont fait rencontrer Nicole Andrieu, une jeune sage-femme strasbourgeoise qui, poussée par les circonstances, a appris le langage des signes pour pouvoir assister les futures mères sourdes. Elle travaille en équipe avec Valérie Supper-Huyard qui, dans le réseau des sages-femmes alsaciennes autonomes, présidé par Nicole, joue un rôle de formatrice et de leader. Avec elles, nous avons fait le tour des différentes questions qui nous sont venues en enquêtant pour le livre Mettre au monde - Enquête sur les mystères de la naissance (Albin Michel).
Nouvelles Clés : Comment voyez-vous, l’évolution de l’enfantement dans notre société, vous les sages-femmes ?
Valérie Supper-Huyard : Depuis 2001, dans les instances, à Paris, dans les ministères, dans les écoles, et même à la sécurité sociale, émergent des rapports alarmistes : nous avons, en France, l’un des systèmes les plus médicalisés du monde, or, au niveau européen, les chiffres français sont mauvais : mortalités infantile et maternelle restent plus fortes chez nous que chez nos voisins. Le premier rapport négatif est sorti en 1998. Il a fallu trois ans pour que cela déclenche un mouvement. Désormais, tout le monde est très officiellement d’accord pour dire qu’il faut rectifier le tir, même si la mise en application tarde. Il existe des volontés politiques pour soutenir les parents et les professionnels favorables à une « naissance physiologique », comme nous disons, c’est-à-dire plus naturelle. C’était impensable il y a encore dix ans.
N.C. : Quand Jospin était Premier ministre, certains espéraient qu’il pourrait faire quelque chose, par exemple pour les Maisons de naissance, vu que sa mère était sage-femme. C’était évidemment très naïf, rien ne s’est passé. Alors que le mouvement d’humanisation se poursuivait, en Angleterre par exemple, où un accoucheur d’avant-garde comme Michel Odent, favorable aux « maisons de naissance », ouvertes à un accouchement soft, a finalement dû s’exiler !
Valérie : Il y a également beaucoup de maisons de naissance en Allemagne et en Suisse - pour nous, Alsaciennes, c’est la référence qui compte. Mais on pouvait aussi avoir l’impression que les maisons de naissance étaient un os qu’on donnait à ronger aux sages-femmes, pour qu’elles restent tranquilles sur le reste. Après le rapport de 1998, beaucoup de rencontres ont été organisées en France, entre sages-femmes et associations de parents, pour mettre en place ces maisons de naissance, appuyées par le Netzwerk, leur réseau international, avec un cahier des charges précis. Mais ce ne fut qu’un feu de paille. Les gouvernements se succédant, rien n’a pas abouti.
Avouons cependant que les sages-femmes n’en ont peut-être pas vraiment eu envie non plus, effrayées par le poids de la responsabilité d’une maison de naissance exclusivement tenue par elles. Il ne faut pas incriminer seulement les politiques ou les gynécologues. La sage-femme française y est pour quelque chose aussi : où en est-elle aujourd’hui dans sa pratique ? comment voit-elle son champ de compétence ? avec qui veut-elle travailler ? Je vois des jeunes sages-femmes, parfois encore élèves, qui ont de nouvelles envies d’engagement, alors qu’il y a dix ans, leurs aînées n’étaient plus que dans la technique - seules les très anciennes s’intéressaient encore à des choses comme « l’accompagnement de la naissance », qu’elles avaient connu à leurs débuts.
N.C. : Ah bon ? Nous les imaginions plus écolos !
Valérie : Pour l’instant, dans beaucoup de régions de France, ce qui domine encore, c’est un désinvestissement des sages-femmes vis-à-vis d’initiatives « écologiques » ou « autogestionnaires », alors que, paradoxalement, ce serait plutôt les politiques qui aimeraient progresser dans ce sens, au moins un peu, pour essayer de combler le retard évident que nous avons pris par rapport aux autres pays d’Europe. Cela dit, si quelque chose démarrait vraiment, je pense qu’il y aurait moyen de motiver les troupes. Indépendamment de la Maison de naissance, au sein même de l’hôpital, on peut sentir actuellement une peur du rouleau compresseur qui va fermer les petites maternités, comme les petits services d’urgence ! Après des années de bagarre, ma réaction, aujourd’hui, serait presque de dire : « Eh bien, qu’ils les ferment ! Une fois qu’ils se seront cassé la figure, ils seront bien obligés de corriger le tir. »
N.C. : Vous prêchez la politique du pire ?
Valérie : Oui, ce sera si terrible que tout le monde voudra que ça s’arrête, autant du côté des sages-femmes que des patientes. L’important, ce sont quand même les patientes. Mais à notre époque, les femmes n’ont plus beaucoup d’enfants. Elles ne peuvent donc pas vraiment tirer la leçon : la première fois, elles sont déçues ; la seconde, elles essaient de faire mieux ; et l’affaire s’arrête là ! Elles ne constituent donc pas une force dynamisante. Quant aux sages-femmes, j’en forme depuis dix ans et je sens bien qu’elles aussi, maintenant, veulent surtout la paix. Tous ces facteurs ont tendance à figer la situation. Pourtant, je sens de nouveaux potentiels dynamiques...
Il se passe par exemple quelque chose de merveilleux : les doulas arrivent en France ! On appelle ainsi des accompagnantes de la naissance, qui ont fait un an de formation (une école vient d’ouvrir au centre de la France) [1] : ce sont obligatoirement des mères, qui apprennent des notions élémentaires d’obstétriques et dont le rôle, au moment de la naissance, est d’être présentes, pour faire ce que la sage-femme ne fait plus depuis longtemps : tout ce qui est humain, relationnel, paroles et gestes de réconfort, etc. Personnellement, je déplore ce désinvestissement de notre corporation, mais je suis obligée de le constater. J’ai d’ailleurs pris l’habitude de former les parents à se débrouiller tout seuls pour des tas de choses, sans sages-femmes. Et maintenant que ces doulas débarquent - à la demande des futures mamans -, brusquement, les sages-femmes se réveillent : « On nous prend le plus beau morceau de notre métier ! » Elles s’étaient endormies ! Hé, réveillez-vous, les filles ! Les doulas secouent le cocotier de la sage-femmerie française.
Nicole Andrieux : Dans les grosses maternités, les sages-femmes font ce qu’elles peuvent, mais elles sont débordées !
Valérie : C’est justement là le problème. On leur demande systématiquement autre chose que d’être dans l’humanité, et elles se plient, ne se révoltent pas. Les doulas arrivent donc pour remplir une fonction délaissée. Du coup, nos sages-femmes vont peut-être réfléchir à ce qui les empêche d’accueillir les mères et les bébés, à participer à tout ce qui, à mon avis, peut faire qu’une société soit plus humaine.
Nicole : Mais les sages-femmes ont l’impression qu’elles ne peuvent rien faire, débordées par les démarches administratives, submergées par le nombre des accouchées, elles n’ont absolument plus le temps de s’asseoir sur le bord d’un lit et de parler...
Valérie : Or le mari, même bienveillant et actif, ne pourra jamais remplacer la présence d’une autre femme aux côtés de celle qui accouche. L’enfant naît donc dans des conditions de stress, de surmenage, de peur. Cela dure depuis vingt ans maintenant et nous commençons à en voir les résultats : la violence d’une certaine adolescence dans les cités, où même les « grands frères » sont débordés par les teen-agers, correspond à toute une génération. Comment sont-ils nés, à votre avis ? Je suis persuadée que les conditions de la naissance ont une influence déterminante dans la fondation des structures de la personne.
N.C. : Sur ce plan, selon vous, les Français sont plus irresponsables que les Allemands ?
Valérie : En Allemagne, les femmes ont le choix. Elles peuvent accoucher dans un grand centre, où l’on médicalise plein pot « à la française » ; ou dans une petite maternité locale ; ou dans un lieu alternatif ; ou encore à la maison (ce qui, en France, est devenu quasi impensable). Cela dit, chez eux aussi, les petites structures commencent à être menacées. Mais les femmes allemandes disposent d’un accompagnement d’une autre qualité, parce que, paradoxalement, là-bas, les sages-femmes n’ont pas notre complexe de supériorité. C’est qu’ici, voyez-vous, nous sommes des « médicales » et nous nous en gargarisons. C’est flatteur, d’avoir une formation poussée, mais dans les faits, les sages-femmes allemandes, moins fortes en formation théorique, s’occupent de beaucoup plus de choses que nous. Le bouclier médical de la sage-femme française lui donne des responsabilités trop lourdes, de plus en plus juridiques - si bien qu’elle a une tendance croissante à « ouvrir le parapluie », comme les médecins. Les sages-femmes allemandes sont beaucoup plus relax et actives : elles donnent des consultations larges, prescrivent des contraceptifs, conseillent en matière d’allaitement... Il faut dire qu’outre-Rhin, c’est toute la société qui est favorable à l’allaitement maternel et aux médecines naturelles.
Valérie : Si je compare la France et l’Allemagne, la différence est grande. Et leurs chiffres (d’épisiotomies, de césariennes, de mortalité, etc.) sont meilleurs. Cela dit, il est vrai qu’ils font moins d’enfants que nous - à peine un bébé par famille, alors que nous tournons autour de 1,8, voire 1,9 - si bien que leur système est économiquement menacé, à terme. À une vingtaine de kilomètres d’ici, ils viennent de fermer une petite maternité où beaucoup d’Alsaciennes allaient accoucher.
N.C. : Reparlez-nous de ces fameuses doulas. Sont-elles légalement autorisées en France ?
Valérie : La doula vient d’Amérique, des pionniers du Far-West, où traditionnellement, en plus de la sage-femme classique qui aidait la femme à accoucher chez elle, une autre femme venait l’assister pendant quelques jours, dans les tâches ménagères, les soins du bébé, etc. - la mère ou la belle-mère se trouvant trop loin. Aujourd’hui, les femmes américaines qui prennent soin d’elles-mêmes sont très attachées aux nouvelles doulas - et une amie française, qui a accouché là-bas, n’en revenait pas que nous n’ayons pas généralisé le système chez nous. En fait, c’est comme si la femme arrivait à la maternité avec sa sœur. On ne peut pas interdire la présence d’une sœur... Elles sont payées par l’accouchée, comme un psy. Certaines maternités les accueillent bien (là où les sages-femmes reconnaissent qu’elles n’ont pas le temps), d’autres beaucoup moins. Mais c’est encore trop récent, pour que l’on puisse tirer un bilan.
N.C. : En vingt ans, on a vu énormément évoluer un point crucial de la nouvelle manière d’enfanter, c’est l’anesthésie péridurale. Au début des années 80, c’était encore un sujet de polémique possible, alors qu’aujourd’hui, c’est devenu indiscutable !
Valérie : Je travaille sur la douleur et sur l’histoire de Ferdinand Lamaze, l’obstétricien qui a importé en France la « méthode psycho-prophylactique » russe. À mon avis, il a commis l’erreur d’appeler ça « accouchement sans douleur » (ASD). C’était dans les années 50, au temps de la foi dans la science à son stade naïf absolu. On y a cru à fond. L’ASD a pris son essor européen depuis la France, et non depuis l’URSS, en direction de l’Allemagne, de la Norvège, du monde entier. On avait enfin une alternative à l’horreur de la naissance, et sans anesthésie générale ! Trente ans plus tard, vous revenez en France, la « patrie de l’ASD », et que voyez-vous ? Fini tout ça ! La péridurale a tout remplacé. Pourquoi ? À mon avis, il faut partir du mouvement de « libération des femmes ».
Les femmes de l’après 68 voulaient être égales aux hommes. Égales, pas complémentaires ! Deux mille ans de soumission, stop ! Je prends la pilule quand je veux, j’avorte si je veux, j’ai un enfant avec qui je veux, quand je veux et j’accouche comme je veux. Or, l’ASD porte un nom inapproprié : ce n’est pas un accouchement sans douleur... Les Françaises sont-elles moins résistantes que les Russes ? Toujours est-il que, brusquement, les femmes françaises ont réalisé que cet accouchement sans douleur, c’était « du pipeau » et que ça faisait quand même très mal ! Alors, au lieu de décider de travailler sur la nature de ce mal et d’en faire l’occasion d’une introspection, elles ont exigé l’accouchement VRAIMENT sans douleur, « maintenant, tout de suite ! » Et c’est là que la péridurale est arrivée. À leur demande, les anesthésistes se sont mis au service de ces Françaises d’élite - profs de fac, psy, chefs d’entreprise, avocates, journalistes, ingénieurs -, qui bousculaient tout et plaçaient spontanément la question sur un terrain d’égalité avec les hommes, assimilant l’accouchement à une opération comme une autre : « Si on vous retire un kyste du ventre, monsieur, prétendrez-vous peut-être que vous ne vous ferez pas anesthésier ? » C’est ainsi que 90% des Françaises accouchent désormais sous péridurale, alors que la moyenne mondiale est de 10% !
Il y a là comme un vice de forme, une espèce de tautologie : d’une part, parce qu’un accouchement, quoi qu’on en dise, n’est pas une maladie ; d’autre part parce que les anesthésistes, de leur côté, voient défiler tellement de grossesses pathologiques (c’est leur métier), se terminant par césarienne, que pour eux, l’accouchement « normal », sous péridurale, leur apparaît comme la bonne voie, quasiment naturelle ! On entend ces gens-là couramment dire aux femmes enceintes des énormités telles que : « Madame, sans péridurale, vous n’y arriverez pas. » Ils le croient ! C’est leur réalité ! Et ils transmettent cette limitation aux jeunes femmes. C’est un véritable nocebo (le contraire d’un placebo, et ça marche hélas aussi bien). Mais leur vision n’est pas la réalité de la naissance pour toutes les femmes.
Il y a donc un travail de fond à fournir, d’éducation et de formation, un bilan général à amorcer, que chaque femme doit s’approprier. Que gagnent et que perdent la mère et son enfant, selon le mode d’accouchement choisi ? Comment ne pas tenir compte du fait que toute l’histoire de la féminité est traversée par l’idée que l’enfantement constitue une étape initiatique fondamentale ?
Nicole : Il existe des femmes qui vous disent, arrivées à leur huitième enfant : « Ce fut chaque fois une extase différente ! » Aucun homme opéré, ventre ouvert, ne vous dira ça ! L’enfantement n’est catégoriquement pas ramenable à une opération chirurgicale. Donner vie à un enfant représente un enjeu de découverte spirituelle gigantesque. Se sentir fondatrice d’un nouvel être, d’un élan de vie démarrant à zéro, actrice d’humanité, procure un sentiment si fort qu’une certaine douleur peut être volatilisée comme fétu de paille !
Valérie : Cela dit, nous sommes tous devenus très douillets. Hommes et femmes, au moindre bobo, vite, un médicament ! Si vous replacez ça à l’échelle historique, écologique planétaire, est-ce adulte et raisonnable ? Je ne sais pas.
N.C. : Oui, mais est-ce réversible ? Grâce au Pr René Frydman, une de nos amies avait bénéficié de l’une des premières péridurales de France. Quand elle est retournée voir son accoucheur et qu’elle lui a dit ce qui s’en était suivi - unn grave épisode schyzoïde -, il lui a répondu qu’en toute logique, il faudrait passer un contrat moral avec les femmes désirant bénéficier de la péridurale : en échange de l’anesthésie, qu’elles optent pour une préparation sérieuse, de manière à conscientiser l’ensemble de leur grossesse. Le paradoxe, lui a alors dit Frydman, c’est qu’une fois bien préparées, s’étant introspectées comme jamais dans leur vie, certaines femmes décident finalement de se passer d’anesthésie, suffisamment sûres d’elles pour accoucher « à l’ancienne ».
Valérie : Ce deal serait absolument génial, je vous dirai pourquoi. Le problème, c’est qu’on a exactement l’inverse qui se produit ! Rassurées par la perspective de la péridurale, beaucoup de femmes ne préparent plus rien du tout ! Encore moins qu’avant ! D’autant que la sécurité sociale rembourse de moins en moins bien les préparations - curieusement, ce recul a d’ailleurs commencé à l’époque où ce bon Dr Frydman était consulté comme référent par le ministère de la Santé. On s’est mis à entendre les officiels dire : « Puisqu’il y a la péridurale, plus besoin de préparation ! », ou même : « La préparation, c’est de la foutaise ! »
Alors que votre deal - « péridurale oui, mais avec une préparation » - serait vraiment très intelligent. Les femmes agiraient en connaissance de cause. Pendant des années, les sages-femmes se sont battues. Je pense notamment au rapport de l’association Sages-Femmes et Recherches (SFER), de Montpellier, qui a montré - à Frydman, justement, je crois - à quel point la préparation était importante. C’est ce dossier qui a fait changer les choses, poussant les autorités à revenir provisoirement sur la décision de ne plus rembourser, en attendant qu’on ait évalué la préparation. Les sages-femmes sont sûres d’elles et disent : « Mais évaluez-nous donc ! » Sept ans après, ça commence à peine, à vouloir se faire, doucement ... Ce serait d’autant plus justifié que, depuis les années 70, la préparation s’est améliorée, alors que l’ancien « accouchement sans douleur » avait fini par être ressenti comme du baratin de bonne-femme, avec sa respiration du petit chien !
Nicole : Il y a encore beaucoup d’hommes, chez nous, qui ne veulent pas assister aux séances de préparation de leurs femmes à cause de cet aspect « bidon ». Alors que ça n’est plus du tout comme ça que ça se passe.
Valérie : C’est comme pour la contraception. Dans les années 70, la contraception a été méga-dosée. Trente ans plus tard, ces femmes ont dépassé cinquante ans et beaucoup ont un cancer du sein ou de l’utérus, provoqué, entre autres, par ces doses massives et par les hormones de substitution. Arrivent les rapports de sécurité sociale : « Attention, la pilule provoque le cancer ! » Du coup, on a baissé les doses. Avec la péridurale, c’est la même chose. On a vu que ça provoquait des psychoses perpérales chez les mères, des problèmes de bassin chez les bébés... Aujourd’hui, la femme peut doser elle-même et sentira quand même quelque chose et goûtera un peu de ce « chemin initiatique ». Par ailleurs, il y a des complexes pathologiques où l’anesthésie a vraiment un sens. Mais il faut se garder de ces péridurales qui coupent la mère de l’enfant.
Nicole : Nous avons beaucoup de témoignages de femmes qui n’ont rien senti du passage du bébé...
N.C. : Et qui le regrettent ?
Nicole : Elles ont le sentiment de ne pas l’avoir vécu. Elles se demandent si elles ont accouché ! C’est un mal très bizarre, très flou...
N.C. : Mais quand le bébé passe et que c’est la torture, la femme préfèrerait mille fois ne rien sentir !
Valérie : Il n’empêche qu’après, celles qui ont vécu ce « ne rien sentir », se sentent flouées. Elles ne le vivent pas bien. C’est très curieux. Vu de l’extérieur, on se dit : « Elles ne savent donc pas ce qu’elles veulent ! » En réalité, toute parturiente rejoue quelque chose de sa propre naissance et des naissances de sa lignée. Je travaille en psychogénéalogie et c’est passionnant de voir comment les femmes de la famille accouchent : une femme qui sort d’un ventre de femme, qui sort d’un ventre de femme, qui sort d’un ventre de femme... Consciemment et inconsciemment se transmet ainsi un certain type de naissance. Quand ça se passe mal, il est essentiel de savoir que la jeune femme dont le tour est venu peut réparer ce qui s’est passé avant elle.
N.C. : Venons-en à votre propre pratique. Vous êtes sages-femmes libérales, ce qui représente une minorité, non ?
Valérie : Nous sommes deux mille, sur quinze mille sages-femmes en France.
N.C. : Vous touchez quelles populations ? Plutôt l’élite, genre bobos ?
Valérie : Non, nous voyons tous les genres de femmes. Soit qu’elles vivent dans le quartier - de l’ouvrière à la prof de fac. Soit qu’elles nous soient envoyées par leur médecin, celui-ci ne se sentant pas à l’aise tout seul, face à elles. Ou alors, elles font partie, en effet, d’un public hors norme qui désire quelque chose de bien particulier : soit qu’elles aient mal vécu un premier accouchement et veuillent changer, soit que toutes leurs copines leur disent : « Tu dois aller là ! » Ces différents types de femme se retrouvent, chez nous, où nous les faisons se rencontrer, ce qui n’est pas inintéressant.
Nicole : Ça n’est pas une pratique élitiste. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, tous nos actes sont remboursés, que la femme soit ouvrière ou cadre sup.
N.C. : Aujourd’hui, quand une femme se retrouve enceinte, où va-t-elle majoritairement ?
Valérie : L’histoire commence généralement quand la jeune fille va voir un médecin pour sa contraception. Jusqu’ici, c’était un gynéco - bientôt, ce seront aussi les sages-femmes, comme en Allemagne. Mais dans le courant français, culturellement modelé par les « femmes libérées » de la haute, il était chic d’aller voir un spécialiste. Un jour, cette jeune femme veut un bébé. Elle arrête la pilule et va chez ce même médecin, dont l’influence va s’avérer déterminante dans la façon dont cette jeune femme accouchera finalement. En général celle-ci, soit parce qu’elle ne veut surtout pas écouter sa mère, soit parce qu’elle fait totalement confiance à son médecin, n’ira pas chercher plus loin.
Nicole : Elle va donc dans la maternité que lui indique son médecin, et y suivra éventuellement la préparation à l’accouchement qu’on y propose, ce qui est loin d’être toujours le cas. De toute façon, ce sera toujours une préparation collective, jamais individuelle, souvent même en grands groupes de dix à quinze personnes. À côté de ça, il y a des cabinets de sages-femmes libérales, où l’on ne prend que des petits groupes (trois femmes maximum), avec des entretiens individuels.
Valérie : En Alsace, nous avons réussi la performance de mettre au point avec la sécurité sociale une plaquette sur tout ce qu’une sage-femme propose à la femme enceinte, dès sa déclaration de grossesse. Ça peut commencer tout de suite, alors que souvent, les médecins n’y pensent qu’au septième ou huitième mois, quand les femmes n’ont plus le temps de choisir. Alors qu’en allant voir la sage-femme dès le début, en individuel, ça change tout.
N.C. : Vous-mêmes, quelles préparations proposez-vous ?
Valérie : Nous demandons d’abord à la femme quel type de lieu d’accouchement elle souhaite : une grosse maternité ? une moyenne ? une petite ? publique ? privée ? L’accouchement à domicile, ça n’existe plus chez nous, et les maisons de naissance pas encore...
Nicole : Nous lui demandons aussi quel est son projet de naissance, son désir précis. Est-ce la première fois ? Y a-t-elle réfléchi ? Cherche-t-elle d’abord à être sécurisée ? Ou bien à ce qu’on lui fiche la paix ? Etc.
Valérie : Souvent, elles arrivent en nous demandant : « Qu’est-ce qui est mieux pour moi ? » Nous les renvoyons à leurs propres désirs. La plupart sont stupéfaites d’apprendre qu’elles sont libres de choisir leur médecin et leur lieu d’accouchement. Rien que cela, pour beaucoup, constitue une révolution ! Nous fonctionnons tellement dans les croyances et les préjugés... Cet entretien préalable, en individuel, vers le quatrième mois, les sages-femmes l’ont obtenu de haute lutte, même dans les hôpitaux. En général, elles vont bien sûr vanter les mérites de la méthode pratiquée dans la maternité où elles travaillent. Cela dit, même quand c’est orienté vers une technique particulière, la femme enceinte, au moins, est informée. Le médecin, lui, a surtout l’habitude de dire : « Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien ! »
N.C. : Quelle préparation leur suggérez-vous vous-mêmes ?
Valérie : Je dois d’abord préciser que j’ai été très malade, enfant, et qu’à 14 ans, la médecine m’a dit : « À 20 ans, vous serez dans une chaise roulante ! » Du coup, je suis allée voir du côté des médecines parallèles et du yoga, et quand je suis devenue formatrice de sages-femmes pour la rééducation du périnée, j’avais déjà la « culture » de la douleur personnelle, je connaissais le couperet de la médecine officielle, etc. J’ai eu moi-même deux enfants, normalement (alors qu’on m’avait dit que je ne pourrais pas enfanter). J’avais donc défié les dogmes médicaux et appris que la voix du maître ne dit pas forcément le vrai - tout dépend de ce qu’on en fait. Ma méthode est donc articulée à ma vie. Quand les sages-femmes m’ont demandé une méthode, j’ai eu envie de leur enseigner cela même que je transmets aux patients : ne pas partir de l’autre, qui « sait » parce qu’il est toubib ou sage-femme, mais partir de soi, de son corps. Ensuite, ouvrir un espace de communication, pour que chacun puisse dire : « Je n’ai rien senti », ou « Je n’ai rien compris », ou « J’ai senti ceci », ou « Ça m’a fait mal là »... C’est très dur, surtout pour les Français. Même quand c’est très basique - faire un dessin, un geste, adopter une respiration -, beaucoup de nos compatriotes éprouvent une immense difficulté.
J’ai passé mon enfance en Allemagne et j’avais été frappée, en revenant ici, de découvrir que les Français ne réagissaient pas du tout comme les Allemands, qui sont vraiment profondément écologiques, physiquement, existentiellement. Ils disent les choses comme elles sont. Pof, un point c’est tout ! Alors que les Français se tortillent beaucoup avant d’en venir aux faits. J’ai réalisé ensuite, en suivant mes études de sage-femme en France, que l’enseignement français, contrairement à sa réputation, est beaucoup plus autoritaire que l’allemand. Nos profs disaient carrément : « Tais-toi ! Moi, je sais et je t’apprends ce que tu dois savoir et faire avec les patients. » Au début de ma pratique, j’ai appliqué ça sagement, mais très vite, surtout avec les femmes maghrébines, qui ne parlaient pas un mot de français et se comportaient suivant leurs propres coutumes, je me suis rendu compte que d’autres méthodes marchaient infiniment mieux ! J’observais ces Nord-Africaines avec beaucoup d’attention et j’étais ahurie : comment pouvaient-elles garder le sourire, tout en portant le visage de la souffrance et en criant parfois beaucoup ? Je me suis rendu compte que ce dont souffraient les accouchées françaises - pendant la délivrance aussi bien qu’ensuite, avec l’allaitement -, c’est que personne ne les écoutait et que tout le monde leur disait ce qu’il fallait faire, en appliquant une vision théorique, très éloignée de leur intimité, de leur humanité. Avec la péridurale, ça prend des proportions énormes.
Bref, je propose essentiellement une expérience physique et une aide pour apprendre à exprimer ce que l’on ressent. Les gens sont tellement peu habitués à le faire ! ils disent : « C’est comme ma femme a dit », ou « Je pense comme mon mari »... Ils n’osent pas ! Vraiment, la culture française n’aide pas à ça.
N.C. : C’est curieux, parce que, vus par un Chinois par exemple, le petit Français apprend à dire « je » incroyablement tôt. À l’école, il doit « donner son avis » dès les premières classes, etc.
Valérie : Le petit Français apprend à dire « je pense », ou « je sais », mais pas « je sens » ou « je ressens ». Même pour des impressions simples. Et quand vous aidez ces femmes enceintes - et éventuellement leurs hommes - à dire ce qu’elles sentent, vous voyez remonter des émotions, parfois très fortes. Cueillir les perles de ces émotions, aider les gens à oser se « toucher à l’intérieur », tout cela est reçu par la sage-femme qui les accouchera le jour J. Et cela l’aidera énormément dans son accompagnement. Parce que, quand la parturiente ne sait pas exprimer son ressenti, la sage-femme se retrouve perdue : comment voudriez-vous qu’elle accompagne quelqu’un qui se masque à soi-même son ressenti profond ?
Nicole : Du coup, elle se sent obligée d’appliquer la théorie. Et là, elle a toutes les chances de se planter. C’est pourquoi nous travaillons hors protocole. Mais imaginer que 90% des Françaises accouchent désormais de la même façon, c’est-à-dire sous péridurale, cela représente un protocole inimaginablement contraignant ! Comme si 90% des femmes ressentaient les choses de la même façon ! Alors qu’elles sont toutes différentes. Au moment de la préparation, on s’en rend bien compte. Le très beau désir initial de liberté individuelle des féministes se retrouve donc finalement écrasé par un comportement de masse ! Un même protocole pour 90% des femmes, cela n’a pas de sens !
Valérie : Ma méthode elle-même est très structurée. Quand j’ai démarré mes études, je pensais que, paradoxalement, une femme qui faisait une préparation accouchait moins bien. Parce que le blabla théorique de l’époque leur apportait finalement plus de souci, voire de peur, qu’autre chose, imaginant que ce serait plus facile si elle restait « vierge d’information ». Aujourd’hui, en salle d’accouchement, les sages-femmes ont peu de temps, les femmes doivent donc savoir se débrouiller et la préparation vise à ça.
Nicole : C’est un vrai travail, de leur faire prendre conscience de la chose : « Ce n’est pas nous qui allons vous accoucher, c’est VOUS qui allez le faire ! » Et souvent, ça les sidère : « Ah bon ?! » Pour certaines, c’est très lourd de se retrouver responsable.
Valérie : Je leur dis aussi : « Je ne vais pas vous protéger de la réalité, je vais vous y préparer. » C’est très différent. J’ai l’impression que, pendant des années, médecins et sages-femmes ont cherché à protéger les femmes, en ne leur disant pas vraiment les choses. Il ne fallait surtout pas leur dire que ça faisait mal. Ni même que c’était difficile. Ne pas faire peur ! Moi, je m’y prends autrement : nous faisons un exercice physique et chaque femme enceinte dit où ça lui fait mal, à quel moment elle ne supporte plus, etc. Du coup, elles se rendent compte que chacune est différente, que certaines y arrivent, d’autres moins bien, ou pas. La réalité est différente pour chacune. Au fil des séances, elles finissent par admettre que leur réalité est spécifique et qu’à partir de là elles vont pouvoir aider leur bébé à naître et indiquer à la sage-femme comment celle-ci pourrait l’aider, et non l’inverse. Et si vraiment elles n’en ont pas envie et décident de se tourner vers la péridurale, au moins, elles savent pourquoi. Et elles savent aussi ce qu’elles diront éventuellement à leur enfant sur leur raison d’agir ainsi. Elles l’assument. Résultat, elles ne font pas de dépression après. Vous savez, ça reste une affaire difficile, de mettre au monde un enfant ! Physiquement, émotionnellement, psychiquement, spirituellement, c’est toujours un tremblement de terre. Mais elles y sont préparées et cela leur permet de vivre le fait que « toutes les puissances du ciel et de la terre sont réunies en elles »... C’est une expérience géante. D’une violence inouïe et en même temps, d’un délice merveilleux. Dans la plupart des cas, enfanter, c’est douloureux. Mais construire une maison de ses mains, c’est douloureux aussi. Et adopter un enfant donc !
Nicole : Oui, mais pas forcément dans le corps. L’accouchement est une douleur directe, physique.
Valérie : Mais la fameuse phrase biblique « Tu enfanteras dans la douleur », pour moi, n’est pas une punition. C’est une préparation, justement. « Sache que ça va être difficile, de créer. Prépare-toi ! Il faut que tu aies confiance, sinon tu vas te faire engloutir. » Cette confiance en soi-même, et aussi en son bébé, en Dieu, en la société, en ce que vous voudrez, j’ai le sentiment qu’en France, beaucoup de gens ne l’ont plus. Je ne sais pas pourquoi, mais nos compatriotes, soit disant si « jaloux de leur indépendance », s’en remettent très facilement à l’avis de la sage-femme, du gynéco, du mari, du patron...
N.C. : La psychothérapeute Isabelle Filliozat explique un certain manque de confiance très français par le fait que nous sommes le pays au monde où l’on a le plus prôné la séparation de la mère et du bébé [2]. À l’inverse d’Élisabeth Badinter, qui avait écrit L’amour en plus [3], pour déculpabiliser les Françaises du souci de vouloir « rendre leur enfant autonome » le plus tôt possible, Filliozat pense que cette séparation précoce sabrerait la sécurité de base dont parlent les haptonomistes et qui se trouve au centre de la construction de la personne. Ce manque fondamental serait ensuite camouflé par des couches plus superficielles d’arrogance et de pseudo confiance en soi - puisque nous sommes censés être la nation la plus libre du monde !
Valérie : Avec son humour, sa gouaille, son côté grande gueule, le Français sait très bien faire croire qu’il est sûr de lui. En fait, il est fragile à l’intérieur, je suis d’accord, et c’est évidemment valable aussi pour les femmes. Si je compare avec l’Allemagne, c’est frappant. Là-bas, les femmes ont aussi des peurs, mais j’ai l’impression qu’elles sont moins compliquées. Je les ai connues dans les années 70... Une Allemande qui met au monde un enfant ne demande pas trois mois de congé maternité, pour se faire violence à aller travailler le plus vite possible, non : elle arrête de travailler pendant au moins un an !
N.C. : Et vous, Nicole, vous vous êtes intéressée plus particulièrement à l’accouchement dans l’eau...
Nicole : J’ai moi-même mis au monde mes deux enfants dans une baignoire, après avoir fait une préparation en piscine. Aujourd’hui, je donne des cours de préparation dans l’eau aux futurs parents. Avec des vocalises sous l’eau et toutes sortes d’exercices en apnée ou en flottaison. D’autres sages-femmes sont plutôt hapto, d’autres plutôt sophro, d’autres ajoutent les fleurs de Bach. Avec Valérie, nous faisons pas mal d’entretiens psychologiques individuels, avec des femmes qui ont surtout à se débarrasser de vieilles choses pendant leur grossesse. Le cabinet de sage-femme tel que nous le concevons est vraiment devenu un endroit où la femme peut déposer ses vieux paquets en toute tranquillité. Nous ne sommes pas pressées
N.C. : À l’opposé de l’idée de conscientiser l’accouchement, en faisant appel au néocortex, quelqu’un comme Michel Odent, estime que l’essentiel est d’aider la femme qui accouche à retrouver son instinct de mammifère, en endormant plutôt son néocortex.
Valérie : Certaines femmes correspondent à cette vision, mais pas toutes. Je suis d’accord avec Odent quand il parle de réflexe archaïque. Une femme qui accouche, c’est très primaire. Cela dit, une femme (ou un homme) de l’an 2000 qui fait l’amour « sans son néocortex », ça risque aussi d’être quelqu’un qui, par exemple, ne se protège pas et attrape et transmet le sida. Il faut aider les gens à prendre conscience de ce qu’ils sont, de leurs forces et de leurs limites, de manière à repousser ces limites chaque jour un peu plus loin. Tant que la femme sent qu’elle va bien, elle peut se débrouiller seule, grâce à son « instinct ». Mais quand elle atteint ses limites, il est fondamental qu’elle sache demander de l’aide avec son néocortex ! Surtout pour une première naissance. C’est vrai que le néocortex, c’est-à-dire le mental qui gamberge et complique tout, on aimerait s’en passer. Avec certaines femmes, il m’arrive de penser : « Si seulement je pouvais te couper la tête, tu accoucherais nickel ! » Mais l’humain, c’est ça : nous avons une dimension de plus que nos ancêtres mammifères. Nous aspirons tous à mettre cette dimension en valeur. Je trouve que l’accouchement n’est pas humain, mais surhumain ! Il s’agit de dépasser notre condition de base, pour toucher à quelque chose de l’ordre de la création de l’univers ! Il n’y a pas de mot pour dire ça ! Il est vrai aussi que beaucoup de femmes ont peur de cette force. Elles le sentent, plus ou moins confusément : elles sont traversées par quelque chose de surhumain !
Nicole : Souvent, elles ont d’ailleurs moins peur de la douleur que de ça !
N.C. : De quoi ? De cet inconnu vertigineux qui les traverse ?
Valérie : Elles ne savent pas de quoi au juste elles ont peur. On le sent bien dans les entretiens que nous avons avec elles, où nous décortiquons un peu. Récemment une femme nous dit par exemple : « Je suis douillette. » Elle arrive avec cette croyance-là : « Ça me fait peur, je veux une péridurale, comme pour mes deux premiers accouchements. » Mais nous, nous sentons en elle une énergie incroyable, un centrage impressionnant. En creusant un peu, en lui faisant faire des tests, nous parvenons à lui faire ressentir sa propre force. Du coup, elle se réconcilie complètement avec elle-même. Elle découvre qu’elle parvient très bien à gérer sa douleur. La préparation à l’accouchement peut parfois devenir passionnante. Mais ne nous illusionnons pas, les statistiques sont désolantes : très peu de femmes se préparent. En 1997 les chiffres montraient que 25% des primipares se préparaient. Chez les secondipares, c’était bien moins. La dernière enquête, faite par la sécurité sociale à la demande des sages-femmes, en 2005, semble signaler que ce chiffre a doublé (sur cinq mille questionnaires distribués à travers la France, ils ont eu 47% de retour, ce qui est énorme).
N.C. : C’est une progression considérable !
Nicole : Attendez ! Pour ces 50% de femmes, « se préparer » signifie juste faire quelques visites à l’hôpital. Elles suivent la préparation payée par la sécurité sociale. Les statistiques ne tiennent compte que de cela. Il existe certes d’autres femmes qui, pour toutes sortes de raisons, préfèrent aller voir ailleurs, pour faire du yoga, s’entraîner en piscine, s’initier au contact haptonomique, etc., méthodes qui ne sont pas remboursées et dont les bénéficiaires ne figurent pas dans les chiffres officiels. Combien sont-elles ? Évidemment bien moins que les premières... Je dirais entre 1 et 2% des femmes qui accouchent suivent ces filières parallèles. Mais même chez ces pionnières, ou ces privilégiées, la pratique de la préparation baisse avec le second enfant, ce qui est dommage, parce que chaque grossesse est différente et permet de faire de nouvelles découvertes.
N.C. : Et les pères ?
Valérie : Depuis dix ans, nous sentons un vrai basculement. Jusque-là, quand nous demandions aux pères de quoi ils avaient envie pour leur bébé, l’écrasante majorité se demandaient de quoi on voulait leur parler. Ils haussaient les épaules, gênés. C’est en train de changer. De plus en plus d’hommes disent qu’ils veulent être père, qu’ils désirent que l’accouchement de leur femme se passe bien. Ils s’engagent, participent aux préparations, c’est sidérant ! Et l’idée que l’allaitement naturel est supérieur au biberon se développe pareillement. Internet n’y est pas pour rien. Des champs s’ouvrent. On n’est plus obligé de tout croire, on peut poser des questions, s’informer ailleurs. Et même les jeunes pères se mettent à échanger des informations. Avant, c’était impensable.
N.C. : Là, quand même, il doit s’agir d’une population privilégiée !
Valérie : Pas forcément. Prenez ceux que j’appelle « mes petits Beurs ». Ce sont généralement des métis, enfants d’hommes ou de femmes de seconde génération mariés à des Français ou des Françaises. Hé bien, je suis impressionnée par l’attitude des jeunes hommes, qui me disent systématiquement : « Je veux être un père ! » Ils ne viennent pas me voir par rapport à leur femme, mais pour leurs enfants. « Je veux être un père. Le mien n’était pas là, il ne s’est pas occupé de moi, je ne veux pas répéter ça. » J’entends ça régulièrement chez les très jeunes : 22 ou 23 ans, pas plus. Je ne parle pas du quadragénaire qui a trouvé une nana et veut un enfant : celui-là ne voudra surtout s’occuper de rien ! Les tout jeunes sont différents. Et ils viennent chez la sage-femme, pas à l’hôpital, où on les reçoit comme des chiens, avec beaucoup de suspicion. Ceux-là font des bébés volontairement : leurs femmes ne se retrouvent pas enceintes par accident, se demandant si elles ne vont pas avorter. Pas du tout ! À côté de ça, j’entends des profs de lycée me dire : « Ce sont de vrais mollusques, ils sont sympas mais ne foutent rien. » C’est vrai qu’ils ne poussent pas plus loin que la troisième, entrent dans la vie active plutôt que d’aller au lycée. Et à 19-22 ans, ils veulent un bébé.
Nicole : Je ne peux pas généraliser mon expérience. Il est certain que les femmes qui nous consultent au cabinet entrent vite en confiance et ramènent leurs maris. Nous recevons donc beaucoup de pères. Et c’est vrai, ils sont très intéressés, acceptant toujours un entretien individuel à la fin, etc.
Valérie : Si l’hôpital leur offrait cette écoute, ils viendraient aussi. Les premiers hommes qui assistaient à l’accouchement de leur femme répondaient à une sorte de défi : il fallait « être cap’ ». Aujourd’hui, ils veulent comprendre. Et ils en parlent entre hommes. Je leur demande s’ils en parlent avec leur père. Jamais. Avec leurs collègues ? Non plus. Mais avec les potes, oui. Plusieurs copains « nouveaux papas » vont échanger leurs impressions sur leur désir de paternité, sur leurs femmes enceintes... Sur l’accouchement, ils restent pudiques, mais parlent volontiers avec la sage-femme - et ce sont leurs épouses qui leur coupent la parole ! Je suis obligée d’intervenir : « Laissez votre mari parler, s’il vous plaît. » Ça me touche et me surprend.
N.C. : La sexologue Catherine Solano nous dit qu’elle est frappé de constater, depuis une dizaine d’années, que les jeunes hommes la consultent pour des raisons affectives et sentimentales, alors que les jeunes femmes deviennent plus concrètes et physiques, plus soucieuses de leurs orgasmes que de leurs sentiments...
Valérie : La psychanalyste Catherine Bergeret Amselek en parle bien dans son livre Le Mystère des mères [4]. Je perçois cela très fort. La sentimentalité des jeunes hommes est manifeste - vis-à-vis de leurs enfants comme du reste. Et ils s’expriment. Alors qu’avant, soit ils roulaient des mécaniques, soit ils ne pipaient mot.
N.C. : Il y aurait un transfert yin-yang : femmes physiques et hommes sentimentaux ?
Nicole : (grand rire) C’est vrai même dans nos propres foyers, non !
Valérie : Je me demande si les années sida n’y sont pas pour quelque chose. Je vois une grande prise de conscience de la valeur de la vie chez les plus jeunes - alors que les statistiques du dernier sidathon ont révélé que les 40-60 ans étaient ceux qui avaient le plus de comportements à risque. Chez les plus jeunes l’idée que « le sida ne passera pas par moi » est bien ancrée. Peut-être que tous ces jeunes qui ont commencé leur sexualité dans ce contexte où l’on peut « mourir d’amour », sont fondamentalement différent.
N.C. : Voilà une perspective plutôt positive...
Valérie : Il faudrait que les sages-femmes soient beaucoup plus nombreuses. Nous avons forcément une approche différente des gynécologues. Nous avons le souci de la personne dans sa globalité. Comment cette femme, qui a été « éclatée par les puissances célestes et terrestres », va-t-elle pouvoir se retrouver, revenir à elle, récupérer son corps, qui est maintenant un corps de mère, mais aussi de femme ? Comment va-t-elle réussir à jouer sur tous ces plans sans être disloquée physiquement et déconnectée psychiquement ? Nous travaillons par exemple beaucoup à la rééducation du périnée, mais dans ce travail de rééducation - dont le gynéco aurait tendance à se désintéresser -, nous ne jouons pas seulement sur les muscles, mais sur toute la femme. Ce que ne comprennent pas beaucoup de rééducateurs braqués sur le muscle. Les sages-femme abordent aussi l’allaitement, la sexualité, la reprise du travail, tout ce qui concerne la femme dans cette période-là. Bref, nous sommes à la fois un peu gynéco, un peu pédiatre, un peu généraliste, un peu rééducatrice... Aujourd’hui, beaucoup s’interrogent : devons-nous continuer dans cet éclectisme ? Renoncer à un bout de notre ancien métier ? Nous mettre en concurrence avec tous ? Il s’agit aussi de s’adapter aux nouveaux contextes. Nous sommes par exemple le pays où il y a le plus de procréation médicalement assistée (PMA), donc celui où l’on assiste à une montée en flèche du nombre des prématurés, voire des très grands prématurés. Ça va de pair.
Nicole : Le plus choquant, c’est que beaucoup des femmes poussées dans la PMA ne sont pas accompagnées pendant leur parcours. Une procréation médicalement assistée, cela signifie des mois et parfois des années de galère, de traitement, de suivis techniques de toutes sortes, avec hormones, médicaments, perfusions, prélèvement à l’hôpital - parfois au milieu de la nuit, suivant les cycles. La femme en prend plein la figure, c’est psychologiquement et physiquement éreintant et ça donne des grossesses qui sont des bombes à retardement. Mais quand, enfin, par chance, elles se retrouvent enceintes, on les considère illico comme des femmes ordinaires, faisant une grossesse normale. Alors que ça n’est pas du tout le cas. Ce sont des femmes plus fragiles, qu’il faudrait aider davantage, entourer de très près, jusqu’à la naissance, mais aussi après. Et là, franchement, le système actuel est totalement irresponsable, parce que ces femmes sont entourées à l’excès tant qu’elles demeurent stériles, et brusquement ont les abandonne à elles-mêmes dès qu’elles sont enceintes. Avec l’idée naïve qu’elles pourraient soudain « se sortir tout ça de la tête » et, vite, après toutes ces misères, rejoindre le lot des mères normales, travailler, vaquer à leurs occupations, comme s’il ne s’était rien passé. Et ne surtout pas venir se plaindre pour leurs « petits bobos ».
Nous demandons donc qu’on nous envoie ces femmes-là plus tôt, si possible dès qu’elles se retrouvent enceintes. Parce qu’il y en a marre de les récupérer à sept ou huit mois de grossesse, malades, déboussolées, obligées de rester allongées à la maison depuis des semaines, ou carrément en dépression, parfois graves, sans que nous n’ayons été prévenues en amont.
Valérie : Un autre effet de la PMA est repérable en sexologie, discipline que je pratique aussi : de plus en plus de couples se brisent après une PMA. Ils ont été tellement briefés sexuellement - « Faites l’amour à telle période », « Pas à telle autre », « Donnez votre sperme ! », « Stimulons vos ovaires ! » -, tout a été tellement calculé, qu’ils ont ensuite beaucoup de mal à retrouver une sexualité spontanée.
Par ailleurs, il me semble que les jeunes femmes d’aujourd’hui ont de nouvelles fragilités. D’abord, du fait d’une sorte de non-confiance en elles. Comme si, à tous les niveaux, elles étaient cassées tout le temps. Ensuite, elles mangent très mal : beaucoup de sucres et de produits raffinés. On trouve souvent des jeunes femmes de moins de vingt-cinq ans épuisées. Aujourd’hui, les femmes ont plus la pêche à soixante ans qu’à vingt ! Et souvent, il n’y a pas d’écoute, ni de la part de la famille, ni de celle des médecins. Cette accumulation débouche souvent sur des prématurés. Et sur des femmes qui vont se mettre à « consommer de la médecine » à longueur de temps, accréditant l’idée que la grossesse est une maladie ! Il est vrai que la femme française d’aujourd’hui semble fragilisée et moins bien adaptée à l’enfantement qu’il y a quelques générations. Du temps des grands-mères ou arrière-grands-mères des jeunes femmes d’aujourd’hui, la vie était si rude, que l’accouchement ne détonnait pas tant que ça. Aujourd’hui, nous vivons dans de la soie. Nous ne supportons plus la moindre douleur, le moindre écart de température. Alors, quand arrive le chamboulement hormonal du début de la grossesse, c’est un raz-de-marée, pour des corps aussi fragiles. Elles sont tout de suite mal et cela énerve les plus anciennes. Mais ça s’explique par un mode de vie nouveau, inadapté à la survie. Jadis, on disait « neuf femmes sur dix accouchent bien ». Aujourd’hui, je crois qu’il y a beaucoup plus de mal-être. Au cabinet, nous récupérons ce mal-être et nous les aidons à l’exprimer et ça les remet sur pied. Nous savons que c’est possible !
Nicole : Chez nous, chaque mal-être devient source de discussion. Alors que chez le gynéco, ça va trop vite : en dix minutes de consultation, rien ne peut sortir, sinon des prescriptions de médicaments. Il se trouve qu’en ce moment, le droit de prescription des sages-femmes s’élargit très vite, presque de mois en mois !
Valérie : Pour une seule raison : on manque désormais de gynécologues - ils partent tous à la retraite et les jeunes ne veulent plus faire ce métier. Si bien que d’un coup, l’État nous accorde ce qu’il nous refusait depuis vingt ans. On ne demande plus rien et ça tombe ! Parce qu’ils espèrent que nous allons prendre le relais des médecins et prescrire à tour de bras. Ce qui est symptomatique, c’est la façon dont une structure s’adapte ou pas à des femmes différentes. Nicole, par exemple, travaille avec des femmes sourdes...
N.C. : Parlez-nous un peu de ce travail si particulier.
Nicole : J’ai commencé ça il y a cinq ans, après avoir aidé une femme sourde à accoucher, à l’hôpital. À l’époque, j’étais persuadée qu’elle était arrivée chez moi par accident et qu’un accueil spécial avait évidemment été conçu pour les femmes sourdes. À ma grande surprise, j’ai appris que non. Rien du tout ! Elles doivent se débrouiller sans la moindre préparation spécifique. J’ai donc quitté l’hôpital pour apprendre la langue des signes pendant cinq mois. Puis je me suis installée en libéral. Ce parcours était totalement imprévu, je n’aurais jamais pensé quitter l’hôpital.
N.C. : En quoi le travail avec des femmes sourdes est-il différent ?
Nicole : Elles ont épanoui d’autres sensibilités et m’ont appris à ressentir autrement. Et à avoir la sincérité de dire les choses telles quelles : les sourds sont très directs ! (rire) Ils ne tournent pas autour du pot ! Du coup, j’ai dû réadapter toute ma méthode. Aujourd’hui, je travaille à l’échelle nationale, pour lancer des formations à l’accueil des femmes sourdes dans les structures hospitalières. C’est passionnant. En Alsace, nous avons passé un accord spécifique avec la sécurité sociale. Nous sommes fières de notre travail !
Valérie : C’est une vieille tradition, ici. Ça bouge même dans les hôpitaux. Dans une ville comme Paris, où la question serait de s’inscrire dans une maternité le plus tôt possible, quasiment avant la conception, pour être sûr au moins d’avoir une place, l’humanité de la naissance ne se pose pas de façon prioritaire. Nous sommes loin de ça !
Nicole : Il est certain que Paris est beaucoup plus interventionniste et technique que la province. C’est même une autre planète !
[1] Pour les formations de doulas, voir www.doulas.info/formations.php
[2] Fais-toi confiance !, Isabelle Filliozat, JC Lattès, 2006.
[3] L’amour en plus, Élisabeth Badinter, coll. Champs, Flammarion, 1999.
[4] Le Mystère des mères, Catherine Bergeret Amselek, Desclée de Brouwer, 1996, revu 2005.