A l’heure où sa réintroduction de l’ours brun soulève de violentes polémiques, l’historien Michel Pastoureau raconte avec empathie l’histoire de cet animal qui fut, bien avant le lion, le roi des animaux. Mais L’Église l’a diabolisé puis bouté hors de son trône. Dans la mythologie de nombreux peuples, il est vénéré comme un parent, un ancêtre de l’homme voire un Dieu primordial. Un culte qui remonte à la Préhistoire et permet de mieux comprendre l’esprit de nos ancêtres.

« Non à l’ours », « Les Pyrénéens veulent décider », « Ni ours, ni indemnisation », « Les Pyrénées vivantes et tranquilles ». Ce jour là, en décembre dernier, les pancartes et banderoles des manifestants donnent le ton. Ils sont là rassemblés à Lès, au cœur du Val d’Aran, près de la frontière franco-espagnole, plusieurs centaines de manifestants, éleveurs, bergers, chasseurs, élus locaux, venus protester contre les politiques de la montagne de la France et de l’Espagne, qui visent à réintroduire l’ours dans les Pyrénées. « Depuis leur lancement en 1996, les plans de réintroduction d’espèces animales ont affecté gravement l’activité dans ces montagnes, affirme le manifeste rédigé pour l’occasion. Ce faisant, on a oublié de prendre les mesures réelles et concrètes pour assurer la survie de secteurs d’activité qui sont, eux, aujourd’hui, les grands menacés de disparition dans les Pyrénées ... »
Banni le sanctuaire pour les ours. « Réintroduisez-les au bois de Boulogne », clament les opposants. Transformer les Pyrénées en un arche de Noé moderne de quelques espèces animales en éradiquant des montagnes bergers et activités humaines est une agression contre toute une culture vieille de milliers d’années qui a contribué à ce qu’un équilibre s’établisse, assurant la biodiversité de la flore. »
Pauvre plantigrade ! Traqués pendant des siècles, exterminés, les ours aujourd’hui ont peur. Réfugiés dans les massifs les plus sauvages de la chaîne pyrénéenne, les quinze derniers survivants se cachent et l’ on ne voit plus que leurs traces, indices fragiles de leur présence têtue et désespérée. A leur corps défendant, ils n’ont pas adouci les mœurs. Franska écrasée par une voiture, Cannelle, Claude et Melba tués d’un coup de fusil, Palouma fracassée au bas d’une falaise : la rubrique nécrologique a tendance à s’allonger fâcheusement au point que l’ours brun rejoindra bientôt la liste des espèces disparues d’autant que toute nouvelle patte slovène sur le territoire pyrénéen prend des allures de déclaration de guerre...Ecolos contre ruraux ? Citadins contre montagnards ? Dans les empoignades autour des ours se joue une double bataille pour la survie : celle de la faune sauvage et celle des bergers. La préservation du métier des uns continue de s’opposer à la préservation de la nature. D’un côté on veut protéger la biodiversité. De l’autre, on avance que l’ours pénalise un pastoralisme déjà bien mal en point. Pourquoi tant de vindicte ? Certes, l’animal est dangereux. Dressé sur ses pattes de derrière, l’ours brun peut atteindre plus de 2 mètres et peser jusqu’à 300 kilos. Doté d’une force redoutable, il est cependant végétarien à 70 %. Il peut occasionnellement s’attaquer au bétail mais contrairement à son parent, le grizzli d’Amérique, il ne s’en prend que très rarement à l’homme. Ainsi cette crainte se mêle d’obscurs sentiments, reflet de nos rapports ambivalents avec le monde animal en général. « En tuant l’ours, son parent, son semblable, l’homme a depuis longtemps tué sa propre mémoire et s’est plus ou moins symboliquement tué lui-même », écrit Michel Pastoureau, dans L’Ours, histoire d’un roi déchu. Dans cet essai savant issu de ses cours à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, l’auteur retrace la saga de ce sacré plantigrade, tour à tour adoré puis massacré, adulé puis pourchassé et démêle les liens unissant l’homme et la bête depuis l’aube des temps.
Du plus loin qu’il nous soit possible de retracer son histoire, jamais l’ours ne fut, en effet, un animal comme les autres - comme s’il était dépositaire des plus anciens secrets du monde, légataire d’une sorte d’âge d’or, trait d’union entre l’humain, le divin et l’animal. « Parce qu’il était le plus fort, longtemps, en Europe, bien avant le lion, il fut le roi des animaux, raconte Michel Pastoureau. Et peut-être aussi notre premier Dieu... »
Admiré, vénéré, considéré comme un parent ou un ancêtre de l’homme dans la cosmologie de nombreux peuples, l’ours a, en effet, fait l’objet de cultes chamaniques plusieurs dizaines de millénaires avant notre ère et laissé des traces dans l’imaginaire et les mythologies jusqu’au Moyen Age Chrétien. Porté au pinacle par l’Antiquité grecque - la Grande et la Petite Ourse, c’est, par exemple, la nymphe Callisto et son fils, transformés par Zeus en constellations -, héros de mythes et légendes comme celle d’Artémis, déesse de la chasse, un nom dont la racine indo-européenne « Art » signifierait ours, ou encore celle du Troyen Pâris, qui, nourri sur le mont Ida par une ourse, aurait développé d’irrésistibles pouvoirs auprès des femmes, il a longtemps hanté l’imaginaire des nos ancêtres.
Symbole de force, sans rival parmi la faune de nos contrées, il devint partout en Europe l’attribut des guerriers, incarnant la supériorité de celui qui ne peut être vaincu. Se revêtir de sa fourrure, boire son sang avant le combat, consommer sa viande, l’affronter en un duel singulier armé d’un seul poignard lors des rites initiatiques de passage à l’age adulte, porter son nom (Si vous vous appelez Bernard, Arthur, Martin,Ursule ou Mathurin, vos parents vous ont placés sous sa protection guerrière), tout cela revenait à s’approprier la puissance du plantigrade, à se rendre invulnérable, à s’emparer de son pouvoir. Les récits médiévaux scandinaves - tel celui de Skiold -, et même encore les traditions germaniques chrétiennes témoignent de la permanence de ces pratiques. Le nom de l’ours (bär, qui donnera baro, signifiant « celui qui frappe et qui tue » ) devenu baron dans notre langue, désigne ainsi le chef de guerre. Danses, transes, mascarades, immenses rassemblements lors du solstice ou de la nouvelle lune, on retrouve chez les anciens Slaves, comme chez les Germains et les Celtes, les récits de cultes primordiaux célébrés en son honneur au cours desquelles placé dans un état d’excitation frénétique proche de la possession les guerriers se transforment en fauve, ne connaissant plus ni la peur ni la pitié...
Doté de tous les attributs de la puissance, on lui prête de plus la réputation d’un séducteur. Il a la faculté (imaginaire) de s’accoupler enlacé face à face. Depuis des époques très anciennes, partout en Europe circule une croyance selon laquelle l’ours mâle est sexuellement attiré par les jeunes femmes et les jeunes filles. Il les enlève parfois, les conduit dans sa caverne et les viole. De ces unions naissent des êtres mi-hommes, mi ours, tous guerriers invincibles, fondateurs de dynasties ou d’ancêtres totémiques. Au XIII e siècle, les rois de Danemark et de Norvège se faisaient ainsi établir des généalogies montrant qu’ils avaient pour ancêtres l’un de ces « fils d’ours ».Le roi Arthur, héros légendaire de la table Ronde, doit lui aussi son nom à l’ours, et il pourrait bien avoir été, dans les légendes celtiques primitives, un dieu-ours devenu roi-ours.
L’Eglise chrétienne, on s’en doute, ne vit pas d’un bon œil cette idole lubrique. « En fait, à l’époque carolingienne, dans une large partie de l’Europe non méditerranéenne, dit Michel Pastoureau, l’ours apparaît encore une figure divine, un dieu ancestral dont le culte revêt des aspects variés mais demeure solidement ancré et empêche la conversion des peuples païens. Partout, ou presque, des Alpes à la Baltique, l’ours se pose en rival du Christ. Pour l’église, il convient de lui déclarer la guerre, de le combattre par tous les moyens, de le faire descendre de son trône et de ses autels. »
Dès lors, à partir du Moyen Age, prélats et théologiens vont s’efforcer d’éradiquer sa vénération en lui substituant des fêtes et des saints plus catholiques. Ainsi, lorsque Charlemagne entreprend la conquête de la Saxe, accusée de lui vouer un culte, les clercs qui l’entourent lui demandent d’organiser des battues systématiques et de grande ampleur, notamment en 773 et en 785 afin de traquer et exterminer cette idole païenne. Cruel, poilu, d’une couleur funeste, il incarne alors le mal : « L’ours c’est le diable », avait dit en son temps Saint Augustin. Conçu à l’image de Dieu, l’homme doit dominer la bête en lui et hors de lui. Quand on veut tuer l’ours, on l’accuse de tous les maux. On lui attribue cinq des sept péchés capitaux : la luxure, la colère, la goinfrerie, l’envie et la paresse. On christianise le calendrier traditionnel et les fêtes païennes : « Le jour de l’ours » se transforme ainsi en Chandeleur. Au tournant du XII et du XIII e siècle, le fauve a perdu tous ses pouvoirs. Dans le bestiaire du Roman de Renart, il n’est plus la terreur des forêts, mais un gros balourd doublé d’un poltron, auquel le rusé Goupil joue des tours pendables. À la Renaissance, il n’est plus qu’un saltimbanque. On l’exhibe dans les foires, tenu en laisse, muselé, humilié. Il ne reste plus qu’à remplacer le totem abattu par un monarque plus lointain et donc plus maîtrisable, le lion, souverain du bestiaire de l’Orient et vedette de toutes les traditions écrites, de la Bible et de l’Antiquité gréco-romaine. « Il n’a jamais fait bon de trop ressembler à l’être humain », regrette Michel Pastoureau qu’on sent plein d’empathie pour son roi déchu.
Pauvre Monsieur Brun ! Au fin fond de la préhistoire, il dressait pourtant déjà sa silhouette massive. Les hommes du paléolithique le chassaient, le craignaient, partageaient parfois les mêmes grottes, lui rendaient déjà un culte peut-être car, plus qu’un animal invincible, plus que l’incarnation de la force brutale, l’ours apparaissait comme une créature intermédiaire entre le monde des bêtes et celui des humains.
Témoin la plus ancienne statue façonnée par l’homme, il y a près de vingt mille ans et découverte dans la grotte de Montespan, en Haute Garonne. Longue de 110 centimètres et haute de soixante, elle est modelée en ronde bosse dans de l’argile, et placée à environ un mètre de la paroi, sur une sorte de plateforme. Privée de tête, les doigts et les griffes bien visibles de l’animal ne laissent aucun doute sur son appartenance à l’espèce oursine. Dans cette même salle, les parois et le plafond montrent un décor peint et gravé de bisons, de chevaux de cervidés mais c’est le plantigrade qui attire tous les regards. Un crâne d’ours, volé peu après la découverte du lieu et posé entre les pattes antérieures de la statue aide à mieux comprendre la fonction d’une telle statue, « ou du moins précise Michel Pastoureau à deviner les rituels qui se déroulaient à cet endroit. La statue était sans doute recouverte d’une peau d’ours fraîchement dépecée et à laquelle adhérait encore la tête. Elle servait à des simulacres de capture et de mise à mort. Dans l’argile se voit encore en effet la trace de coups reçus par l’animal au cours des cérémonies. Ces dernières devaient être accompagnées de danses, de cris ayant pour fonction de rendre fructueuse une chasse à venir... » Est-ce là la première idole de l’humanité naissante ? L’affaire est complexe et alimente de violentes polémiques entre spécialistes depuis le siècle dernier.
L’une des plus anciennes traces d’une vénération de l’ours se trouve sur la colline de Lascaux, à 500 mètres de la célèbre grotte, au lieu dit Regourdou. Une sépulture néanderthalienne vieille de 80 000 ans y a été découverte en 1957. Le corps de l’homme est couché sur le côté, en position fœtale dans une sorte de tombe formée d’une fosse dallée puis empierrée et couverte de sable et de cendres de foyer. Un simple mur sépare ce tumulus d’une seconde fosse plus vaste et fermée par une grande dalle de 850 kilos. Celle-ci contenait les restes d’un ours brun. Autour de cette tombe, les archéologues mirent à jour une vingtaine de petits caissons en pierre qui contenaient des ossements d’ours. Les traces d’un culte primordial ? D’une pensée religieuse à l’égard du plantigrade qui servait de médiateur avec l’au-delà ? Difficile d’échapper aux vues de l’esprit. D’autant qu’on sait peu de choses sur la spiritualité de cet homo Neanderthalis, différent génétiquement de l’homo sapiens avec qui il a cohabité. On sait qu’il était capable d’inventer des outils de bois et de pierre, qu’il connaissait la technique du feu, qu’il enterrait ses morts. De là à en faire l’initiateur d’une religion primordiale ? À l’époque, cette découverte ne fait qu’enflammer les passions. Entre 1917 et 1927, plusieurs autres grottes des Alpes suisses ont, en effet, été fouillées par des archéologues autodidactes. Ils y ont mis au jour des ossements d’ours disposés sur des structures en pierre, ils les ont interprétés comme des accumulations intentionnelles : les restes d’un rituel qu’ils nomment alors le culte de l’ours, pratiqué par Neandertal et Cro-Magnon. D’autres fouilles conduites en Allemagne, en Italie, en Hongrie et en Slovénie puis en Croatie apportent des découvertes semblables et mènent les chercheurs aux mêmes conclusions.
Très vite, un débat houleux s’instaure dans la communauté scientifique. Les opposants mettent en avant que l’ours n’est pas la vedette du bestiaire artistique du Paléolithique, du moins quantitativement. Sur les parois des grottes, le cheval, le bison, sont les deux animaux les plus représentés. Certes, les adversaires du culte de l’ours ne nient pas la présence abondante de crânes ou d’ossements dans les cavernes, mais ils refusent d’y voir un sanctuaire, tout juste un ossuaire. Tantôt, ils soulignent que les fauves eux-mêmes suite à de multiples aller et venues ont pu accumuler des os en tas, tantôt, ils invoquent une montée des eaux ayant entraîné après transport ou flottement, le dépôt accidentel d’os, ou de crânes. S’appuyant sur les observations réalisés dans les grottes et sur des comparaisons éthologiques faites avec des sociétés qui, jusqu’à des dates récentes voire jusqu’à nos jours ont pratiqué ou pratiquent encore aujourd’hui le culte de l’ours, certains scientifiques ont avancé cette hypothèse.
Les enquêtes des ethnologues donnent, en effet, des résultats qui sont bien dignes d’être comparés avec ceux de la préhistoire. Ainsi les Aïnous, ces chasseurs cueilleurs du nord de l’île de Hokkaido, au Japon le vénèrent comme une divinité et voient en lui un des ancêtres de leur peuple. Tout comme les Yakoutes ou encore les Lapons de Scandinavie. Les Toungouses de la Sibérie occidentale et les Inuits du du Canada et du Groenland font de lui un esprit du Grand Nord. La plupart des tribus amérindiennes lui attribuent des pouvoirs magiques et bienfaiteurs et font de lui un messager du Grand Mystère ou un totem.Dans toutes ces cultures chamaniques, il règne sur la fécondation et le cycle végétal. Il est l’ancêtre des groupes humains, d’où ses vocables de Grand-Père, Grand-Oncle, Grand-Mère qui permettent au surplus d’éviter d’enfreindre un tabou et de révéler son nom, dangereux à prononcer, comme celui de toutes les puissances primordiales. Ces peuples croient aux esprits animaux. Afin d’entrer en contact avec les puissances de l’au-delà, les chamanes se livrent aux rituels de l’extase et de la transe. Ils quittent dès lors leur nature humaine pour atteindre et dialoguer avec le monde des esprits.
« Faut-il pour autant remonter les millénaires et projeter sur des sociétés du Paléolithique des croyances et des rituels documentés plus récemment, interroge Michel Pastoureau ? Certains préhistoriens ont estimé que cela était légitime. Et, croisant témoignages et comparaisons, ont soutenu l’existence d’une religion paléolithique de l’ours. Nul doute que les premiers hommes attentifs aux cycles de la nature, observaient le plantigrade qui, à l’approche des grands froids, disparaissait dans les entrailles de la terre. Quand l’animal regagnait sa tanière pour n’en ressortir qu’au retour des beaux jours, on peut imaginer qu’ils voyaient là une préfiguration de la mort et de la résurrection. Peut-être est-ce pour cela qu’ils ont mêlé les ossements de leurs morts à ceux du plantigrade, espérant le retour des défunts au printemps. Quelques grands savants ont changé plusieurs fois d’avis. Ainsi, le préhistorien et ethnologue André Leroi-Gourhan qui après avoir évoqué la possibilité d’un culte de l’ours s’y est montré farouchement hostile à la fin de sa vie, dénonçant le roman archéologique d’une religion de l’ours. Alors culte ou pas culte ? Aujourd’hui encore, les adversaires d’une religion de l’ours semblent être majoritaires. Et ce, malgré la découverte d’un lieu qui semble remettre en question nos connaissances sur la préhistoire.
Nous sommes en 1994, à Vallon Pont-d’Arc. En explorant les entrailles de l’Ardèche, Jean Marie Chauvet découvre la plus belle grotte ornée jamais trouvée en Europe. Une immense caverne de près de 900 mètres de longueur, où, chambre après chambre, nos ancêtres ont peint environ 30 000 ans avant notre ère un fabuleux bestiaire. Ici, des lions et des rhinocéros. Là, des chevaux et des aurochs. Plus loin, des cerfs d’Irlande, disparus depuis longtemps, un troupeau de bisons, qui semblent courir sur le mur de pierre. Il y a des représentations jamais vues comme une panthère prête à s’élancer, ou un hibou énigmatique. Et une multitude de mains, rouges ou noires, ainsi que des tableaux faits de points, indications mystérieuses encore à déchiffrer. Une richesse iconographique inouïe, d’une beauté à couper le souffle. Et un choc. Outre les multiples trésors de son iconographie rupestre , au fond de la caverne s’ouvre une salle en rotonde soigneusement débarrassée de tout mobilier, avec en son centre, posée sur une sorte de table taillée dans le rocher, telle une offrande sur son autel, un crâne d’ours. Autour, plusieurs dizaines d’autres crânes ont été disposés en arc de cercle. « Il y a là manifestement une mise en scène qui est non pas le fait des ours ni la conséquence des accidents géologiques ou climatiques mais bien due à la volonté des hommes, dit Michel Pastoureau. S’agit-il des hommes de Cro-Magnon ou bien de populations plus récentes ? Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de répondre. La grotte Chauvet est en cours d’étude. Mais quelles que soient les découvertes à venir, elle oblige à revoir bien des positions. Ainsi le refus a priori de toute forme de pratiques cultuelles liées à l’ours chez les hommes du Paléolithique, ou bien l’existence d’un culte de l’ours chez l’homme de Neandertal mais disparu avec ce dernier. »
Que conclure de ces données ? Sans aucun doute, une façon de nous réapproprier cette figure centrale de notre imaginaire européen et de mieux comprendre l’esprit de nos ancêtres. Conscients ou pas, nous portons tous en nous un dépôt de ces âges farouches où l’homme peignait à la lueur des torches et vénérait l’ours, comme un ancêtre primitif. Témoin le succès des oursons en peluche, avec qui, selon l’historien, l’on voit renaître des pratiques de type cultuel comparables à celles des sociétés anciennes, parce que l’enfant y trouve son premier compagnon, son ange gardien, son premier Dieu. Contrairement à l’ours médiéval, le nounours n’a jamais abdiqué sa royauté. Il n’en n’est pas de même de son modèle. Chassé et traqué, comme tous les grands carnivores, le loup, le tigre, l’ours paie le prix de la civilisation en marche. L’humanité devra-t-elle restaurer l’alliance avec le grand plantigrade et, à travers lui avec toute la nature, pour espérer se retrouver elle-même ?
« Depuis que l’homme occidental a séparé radicalement humanité et animalité, le monde est entré dans un cycle maudit. » a écrit Claude-Lévy Strauss.
L’anthropologue structuraliste évoquait notamment la constitution d’une forme d’humanisme pervertie et destructrice, qui arrête à l’homme ses considérations morales, et pour qui, au delà, tout est permis. Fondamentalement, l’homme en rupture avec l’animal sauvage est avant tout dans le renoncement de lui-même. On ne peut dès lors que souhaiter sa réintroduction en milieu sauvage, en même temps qu’une restauration de son image de roi des forêts d’Europe, avec lequel l’homme doit partager son espace, et pour qui il peut même, peut-être, constituer un modèle.
Michel Pastoureau : Historien, spécialiste du Moyen Age, spécialiste de la symbolique occidentale et de l’histoire des couleurs, Michel Pastoureau est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Outre L’ours, histoire d’un roi déchu publié au Seuil en 2007, il a notamment publié chez le même éditeur : L’Etoffe du Diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés (1991) ; Rayures (1994) ; Bleu.Histoire d’une couleur (2000), Une histoire symbolique du Moyen Age occidental ( 2004) et Noir. Histoire d’une couleur (2008).