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La vie à « stress zéro » est impossible

Avant tout, débarrassons-nous d’une illusion tenace : vivre sans stress est impossible. « Le stress est un processus d’adaptation au changement, rappelle la psychothérapeute Françoise Dorn, et comme nous vivons désormais dans un changement perpétuel, tout est devenu stress. » (Soyez un stressé heureux, Françoise Dorn, ESF 2003). À l’origine, la nature a inventé le stress pour nous faire réagir instantanément au danger. Sans lui, sans sa fulgurante poussée d’adrénaline (acte réflexe), puis de cortisol (apport d’énergie), nous aurions depuis longtemps disparu. « Le problème n’est donc pas le stress, mais l’abus de stress, dit la psychosomaticienne Anne-Marie Filliozat, son usage intempestif, quand aucun danger mortel ne nous menace et qu’il se répète pourtant quotidiennement, peut devenir pathogène. » (Aide-toi, ton corps t’aidera, Anne-Marie Filliozat et Gérard Guach, Albin Michel, 2006). Une grosse sirène d’alarme qui sonnerait pour un oui ou un non ne servirait à rien et finirait par exploser. Se mettre en état de stress à la moindre émotion peut détériorer l’ensemble de notre organisme. Mais quel rapport avec la création ?

« On a toujours besoin d’un certain niveau de stress pour créer, explique le psychiatre Patrick Légeron, car la créativité nécessite une motivation forte, donc des émotions puissantes, et donc, immanquablement, un certain niveau de stress. » Dès qu’il s’agit de nous lancer dans une entreprise qui nous tient à cœur, que l’on désire peindre une toile, concevoir un plat, composer une musique, organiser une fête ou écrire un article, la mobilisation créative suppose un investissement émotionnel qui met en jeu les mécanismes du stress. La vraie question serait plutôt de savoir de quel stress on parle, à quel moment l’énergie créatrice risque de se transformer en un feu destructeur et comment la moduler de façon optimale.

La transe euphorique du bon stress créatif

Le « bon » stress, à la manière du bon cholestérol cher aux gourmets, se reconnaît facilement. C’est un sentiment de plénitude, qui mélange effervescence et concentration. Architecte, Aude Pichard sent la chose monter peu à peu… « Il y a d’abord la gestation qui suit la commande teintée de naïveté optimiste. Une sorte d’excitation diffuse qui, si tout va bien, marquera de son empreinte toute la réalisation. Peu à peu, le projet trouve sa place dans le foisonnement quotidien. L’idée qui va le faire cristalliser peut être un détail aussi bien qu’un parti pris global. Le stress nait de la nécessité de rester dans l’élan du désir initial, tout en commençant à arrimer le projet à un cadre. Le stress est négatif si, écrasée par la pression de la deadline, je cherche à m’y soustraire en renonçant à une part essentielle. Il est positif s’il me permet de sortir de l’idée vague et plaisante que tout est possible, pour m’emmener vers la réalisation effective de la créature. »

La paysagiste Bernadette Limoux ne dit pas le contraire : « Un beau jour, toutes les données sont là et il faut se jeter à l’eau. J’entre alors dans une sorte de transe. Avec mon associé, nous entamons une partie de ping-pong mental. Les idées les plus folles nous viennent, qui s’éliminent les unes les autres. Dix fois par jour nous butons contre un problème et jetons nos croquis à la corbeille. Plus la date de clôture du projet approche, plus nous oublions de manger, de dormir, la vie privée n’existe plus. Évidemment, la santé en prend un coup – on s’en rend compte quand tout est fini et qu’on s’écroule. »

Du stress ? Oui, mais créatif, même si la transposition de l’idée théorique sur le terrain peut s’avérer laborieuse. Qu’à cela ne tienne : on tient alors un fil tellement précieux que l’on se fait patient à l’infini pour ne pas le casser. « Même si on se tord le cerveau dans tous les sens, cette osmose entre la tête et les mains est le moment le plus plaisant du processus de création », explique la comédienne et humoriste Trinidad qui, pour sa part, se met à son bureau aux petites heures du matin, et écrit en regardant le soleil se lever. Dans cette bulle de concentration, le temps s’arrête et sa tension créatrice se pacifie totalement.

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