“Au Liban, mes vacances chez Ubu”
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“Au Liban, mes vacances chez Ubu”

par DJénane Kareh Tager
À Beyrouth, on boit du rosé dans des bars branchés quand d’autres kidnappent à tour de bras. on s’interroge sur le test de l’œuf et on se baigne en bikini ou en niqab. la rédactrice en chef de “CLES” raconte ses vacances entre rêve et absurdité.
« Avant d’aller à la plage, je lui ai envoyé un mail ému : – “Au Liban, l’ordre des médecins vient d’interdire la pratique du test de l’œuf. Vous ne savez pas ce que c’est ? On le fait pour vérifier si un homme est homo ou pas. La semaine dernière, 37 jeunes gens ont été arrêtés par la police dans un cinéma où était projeté un film porno (hors ‘horaires officiels’). Ils ont été conduits au poste de police, un médecin a été convoqué pour le test. Le lendemain, 27 d’entre eux ont été relâchés, le médecin a dit que le test n’est pas fiable à 100 %. Il y a quand même eu un tollé, les médias locaux ont rappelé que l’homosexualité est certes interdite par la loi libanaise, mais que la loi ne s’applique qu’aux pauvres (il existe des bars gays très hype où la police ne vient jamais). Ici, je vis dans l’ubuesque. Bises de la planète Mars.”
– “Il faudrait m’expliquer ce qu’est ce test, ce qui friserait le scabreux, non ?” m’a-t-il répondu. 
Lui, c’est le boss. JLSS. Il a peut-être raison. Ce n’est pas un sujet pour CLES.
– “Je suis en train de perdre tout sens commun normal. Donc je ne sais pas quoi vous répondre. 37 hommes en rang d’oignon au commissariat et un médecin qui introduit un œuf dans 37 anus, à tour de rôle, devant les policiers qui ricanent, c’est scabreux ? Si vous le dites… Je vais nager.”
Au club, la mer était bonne, la piscine olympique, les copains au rendez-vous. Magnifique coucher de soleil au bord de l’eau, fiesta nocturne dans un quartier branchouille, vodka et champagne : Beirut by night, ça ne se rate pas. Des vacances à Beyrouth non plus, malgré les rumeurs alarmistes et les bruits de bottes dans un pays gouverné par le Hezbollah. Au-delà de la frontière nord, en Syrie, le cap des 24 000 morts vient, en ce début août, d’être franchi. Au-delà de la frontière sud, en Israël, on chiffre le coût d’une guerre contre l’Iran. Et sur place, le Hezbollah promet de rayer de la carte son voisin du sud…
Besoin de luxe, de volupté. Une plage privée avec son spa, ses palmiers, ses pelouses, ses épais matelas en guise de transats. Le coup de fusil, mais tant pis. Une parenthèse. La nuit, c’est beach parties et le jour, petit rosé bien frais au bar. Le paradis dans une zone dite “musulmane” mais réputée pour ses plages cinq étoiles. Celle-ci, je ne la connaissais pas. Mais qu’y a-t-il d’étrange ? Il me faut un bon quart d’heure pour piger : en fait, la moitié de l’humanité y est interdite de séjour – le petit rosé aussi. Je connaissais l’existence des plages populaires pour femmes. J’ai découvert les plages de luxe qui leur sont réservées. Mes copains ont salivé : “Elles sont en monokini ?” Non. La majorité nage tout habillée. Bijoux compris, histoire de rivaliser avec les maillots de bain griffés. 
Retour au club, la mer, la piscine olympique, tout le monde qui connaît tout le monde. La bière (avec alcool) en terrasse. Les microbikinis et les fêtes. Un microcosme au milieu d’un monde qui explose. Soirée télé. Zapping. Je crois d’abord à une émission comique, mais elle n’est pas drôle : des femmes en niqab, le voile intégral, animant une émission pour enfants, avec des peluches elles aussi voilées de noir. Mais ce n’est pas pour rire. C’est TV Maria. Maria était l’esclave copte du prophète de l’islam. Les salafistes d’Egypte ont baptisé de son nom leur nouvelle chaîne, 100 % féminine, 100 % niqab. Conçue pour ne pas exciter les mâles.
 
Complot et ailes militaires
Sous la gouverne du Hezbollah, le Liban manque d’électricité et les générateurs privés sont un luxe que beaucoup ne peuvent pas se permettre. Alors, pour réclamer un peu de lumière, ils brûlent occasionnellement des pneus, bloquant ainsi de grandes artères. Les contourner devient un jeu. Le plus souvent, on perd.
Au club, on saute les vagues, mais quelques bruits parviennent de l’extérieur. Un ancien ministre libanais (chrétien), devenu conseiller en communication de Bachar Assad, vient d’être arrêté. Les Forces de sécurité intérieure, sur lesquelles le Hezbollah n’a pas encore réussi à mettre la main, ont découvert chez lui 23 engins explosifs de taille conséquente, prêts à servir. Les dirigeants syriens s’émeuvent, les dirigeants libanais aussi. Quoi ? La police a défoncé la porte de la villa de l’ancien ministre ? Des manières de goujats ! Elle détenait pourtant 45 minutes de vidéo prouvant l’implication directe dudit ministre dans les attentats à venir, et même la liste des lieux où ces attentats devaient se produire. Complot occidental, assurent les barbus. L’ex-ministre est sous les verrous. Ses alliés décident d’agir. Il n’y a pas eu de morts ?

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