Avant Rilke, je ne savais pas aimer
Spiritualité

Avant Rilke, je ne savais pas aimer

par Fabrice Midal
Entre l’art du poète autrichien et la méditation, il y a plus de similitudes qu’il ne le soupçonnait : Fabrice Midal a été conquis malgré lui.
Pour aimer, il faut entrer dans un travail que seule la solitude rend possible.

L’inspiration poétique et l’illumination bouddhiste dépassent les êtres qui en sont les vecteurs.

 Adolescent, j’ai lu le livre aujourd’hui le plus célèbre de Rainer Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète ». Je l’ai trouvé ennuyeux. Je me demandais qui était cet homme qui avait osé écrire : « Les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. » Cela me semblait inconvenant. Comment cela, je ne savais pas aimer ? Pour qui se prenait-t-il ? Je ne savais même faire que cela, aimer ! Je confondais, sans le savoir encore, l’intensité d’une émotion avec sa vérité. J’ai posé le livre et j’ai oublié Rilke.

Quelques années plus tard, engagé dans la pratique de la méditation, j’ai découvert que dans la tradition bouddhiste, de nombreux maîtres « reçoivent » des textes poétiques et prophétiques « sous la dictée d’une inspiration », avec le sentiment de n’en être en rien les auteurs. J’apprenais peu après comment Rilke a rédigé « Elégies de Duino », son livre majeur : à la manière de ces maîtres spirituels. Dans sa correspondance, il raconte ce jour où, tracassé par la réponse à donner à une lettre d’affaires, il va se promener. Soudain, il lui semble entendre une voix disant : « Qui donc, si je criais, parmi les cohortes des anges m’entendrait ? » De retour chez lui, il rédige d’une traite la première partie de ce texte considérable.

Intrigué, je me suis plongé dans l’œuvre de Rilke. Une grande aventure commençait… Du même mouvement, j’ai compris que le phénomène évoqué par les maîtres bouddhistes n’est pas tant religieux que profondément poétique et que Rilke n’est pas seulement un poète, mais une sorte de prophète inspiré – son amie, la princesse de Thurn und Taxis, l’appelait « docteur Seraphico ».

J’ai découvert qu’il existe des paroles de vérité qui ne témoignent pas des idées de l’individu, mais qui viennent de plus haut, de ce que les Anciens nommaient les Muses – et que l’on retrouve dans toutes les cultures.

J’ai voulu approfondir cette expérience cardinale. De façon assez singulière, Rilke témoigne que, même si l’inspiration est une chance décisive, l’essentiel est le travail. Tout jeune homme, il avait écrit des poèmes un peu éthérés et romantiques, puis était venu à Paris, auprès de Rodin dont il devint le secrétaire. Son œuvre en fut transformée. Il demanda au sculpteur : « Comment faut-il vivre ? » Rodin lui répondit : « En travaillant. » Quelques années plus tard, le poète écrivait au vieux maître : « Je sens que travailler, c’est vivre sans mourir. » 

Rilke n’a jamais oublié cette leçon. Le travail, au sens le plus fort, ne nous permet pas d’être installé quelque part. Nous avons toujours à surmonter ce que nous faisons et ce que nous sommes. L’immobilité nous est impossible. Nous devons suivre et accompagner le mouvement même de l’existence : « N’élevez nulle stèle. Laissez la seule rose / refleurir chaque année à sa gloire », écrit-il. Nous avons tous, comme la fleur, à apprendre à refleurir. Telle est la vérité du travail. A côté de l’apport de la méditation qui nous pose dans le présent, en nous apprenant à abandonner tout effort, j’ai trouvé là une ressource décisive et complémentaire.

Rilke a toujours été pris dans une tension entre son amour ardent pour de nombreuses femmes et la nécessité de retrouver la solitude pour travailler. L’amour nous meut au plus loin et la solitude nous donne le courage de soutenir cet effort, nous donne de la solidité. Impossible de donner droit à l’un, sans l’autre.

Pour aimer, il faut avoir travaillé... dans la solitude. Sinon, comme l’écrit Rilke dans une lettre en 1903 : « Tout me traverse au galop, l’essentiel et le plus accessoire, sans que se forme jamais en moi un noyau, un point fixe ; je ne suis que le lieu d’une succession de rencontres intérieures, simple passage et non maison ! »

Ayant établi sa propre maison, il est possible de répondre à l’amour. L’amour, insiste Rilke, est le travail principal. Il nous faut apprendre à le laisser grand ouvert, à ne pas le restreindre ni à l’enfermer. A nous dépasser en lui. Voilà ce que je n’avais pas du tout compris, adolescent.

Soulignons le paradoxe : pour aimer, il faut entrer dans un travail que seule la solitude rend possible. Chez Rilke, cet engagement est passé par la nécessité de voyager sans cesse, sans jamais se fixer. Ses voyages en Russie, Egypte, Italie, Espagne, Suède, en Suisse et à Paris, ont joué un rôle majeur dans son œuvre. Chaque fois, il cherche à se mettre à l’unisson d’une situation donnée, à sortir de lui-même pour mieux laisser l’espace du monde et l’espace intérieur devenir un. 

Cette leçon me bouleverse d’autant plus que Rilke a assumé cette conviction profonde, non seulement dans ses écrits mais à chaque moment de sa vie. En témoigne cette anecdote : on est en 1906 et il se promène avec une amie au jardin du Luxembourg. Devant la grille, une vieille femme mendie. Ses yeux ne se lèvent jamais vers les passants, aucune prière ne sort de ses lèvres. Elle mendie, le dos rond toujours couvert d’un fichu noir. Rilke a l’habitude de déposer dans ses mains une aumône. La vieille femme, sans lever la tête, ne dit jamais merci. Ce jour-là, l’amie dit à Rilke : « Elle est peut-être riche et possède une cassette comme l’Harpagon de Molière ! » Rilke ne répond que par un léger regard de reproche et s’approche de la mendiante, qui vient juste de s’installer et n’a encore rien reçu. Il s’incline avec respect, dépose une rose sur les genoux de la vieille dame. Celle-ci lève alors les yeux sur Rilke et, d’un geste prompt, lui saisit la main, la baise. Puis elle se lève et s’en va à petits pas usés – sans mendier davantage ce jour-là. Ce fut pour la jeune femme une immense leçon. Rilke, écrira-t-elle, rendait les êtres beaux, leur suggérant des gestes descendus directement de la plus haute noblesse.  

Mots-Clés : littérature, Spiritualité, Amour

UN AVENTURIER DE L'ABSOLU

Sa famille le destinait à la carrière des armes : Rainer Maria Rilke a 16 ans quand il est renvoyé de l’école militaire pour inaptitude physique. Nous sommes en 1891 et le jeune homme, né en 1875 à Prague, tente des études de commerce avant de se tourner vers le journalisme. 

 

Il a 22 ans quand il tombe fou amoureux de Lou Andreas-Salomé, de quatorze ans son aînée. Elle est mariée, il vit avec elle une passion dévorante, accompagne le couple en voyage, en Italie, en Russie. Cet amour se transforme en une amitié qui durera jusqu’à la fin de leur vie. D’un mariage éphémère, Rilke a une fille, Ruth. Mais il est épris de liberté : il s’installe à Paris où il sera le secrétaire de Rodin, poursuit ses voyages, en Afrique du Nord, en Europe, abandonne la prose pour la poésie, seule apte, dit-il, à exprimer « les méandres de l’âme ».

 

Son œuvre sera, dès lors, une longue méditation sur l’existence humaine, en particulier sur la mort à laquelle, dit-il à la manière de Montaigne, il faut passer sa vie à se préparer. En 1921, il s’installe dans une maison isolée, à Veyras, en Ardèche. C’est là qu’il meurt, en 1926, d’une leucémie. Il avait refusé les traitements, craignant, disait-il, que lui échappe « sa propre mort ».

AIMER C'EST TRAVAILLER A SOI-MEME

 

« Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. »

 

« Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses ; car pour celui qui crée il n’y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. »

 

« Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ?... Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire. »

 

« Le beau n’est que le commencement du terrible que nous supportons à peine, et si nous l’admirons ainsi, c’est qu’il dédaigne de nous détruire. »

 

« Je ne suis pas de ceux que l’amour console. Il en va bien ainsi. Qu’est-ce, en effet, qui me serait plus inutile à la fin qu’une vie consolée ? »

 

« Je ne peux imaginer plus voluptueux savoir que celui-là : il faut se faire commençant. Quelqu’un qui écrit le premier mot derrière un point de suspension long de plusieurs siècles. »

 

« Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir. »