"Etre moderne, c’est respecter les droits humains"
Entretien

Michel Wieviorka

"Etre moderne, c’est respecter les droits humains"

par Jean-Louis Servan-Schreiber, Patrice van Eersel
Le sociologue déconstruit nos idées préconçues : non, utiliser les nouvelles technologies ne signifie pas être moderne et, encore non, l’Occident n’a pas le monopole des valeurs universelles… Rencontre avec un « droits-de-l’hommiste indécrottable » et fier de l’être.

[EXTRAITS] S’il veut en finir avec le pessimisme ambiant en « réenchantant les valeurs universelles », ce sociologue n’est pas un rêveur pour autant. Directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (EHESS/CNRS), Michel Wieviorka est à la fois un chercheur (spécialiste du terrorisme, du racisme, des mouvements sociaux…) et un intellectuel engagé. Que ses grands-parents paternels, juifs polonais, soient morts à Auschwitz, fait de lui un homme à la fois lucide et amoureux de la vie, qui se méfie des extrêmes.« La vie n’est pas un long fleuve tranquille, nous dira-t-il en fin d’entretien. Le progrès des droits humains est toujours le fruit de combats. La subtilité est de se “battre” sans violence, car le but n’est pas de rompre, mais de rester en relation. »

Comment maintenir des relations, même entre adversaires, lui et ses équipes se posent la question depuis des années, sur le terrain, par exemple dans les quartiers à populations musulmanes. Mais il hausse les épaules : « Dommage que la classe politique française ne lise jamais nos rapports. Ou trop tard. » Alors que les métamorphoses mondiales nous bousculent, nous avons eu envie de l’interroger. 

Pour résister au déclinisme ambiant, vous proposez de retrouver les grandes valeurs de la modernité. Mais peut-on se dire moderne quand toutes les civilisations s’entrechoquent ? Ne sommes-nous pas plutôt des postmodernes errant dans une époque métissée ?

L’idée de postmodernité a eu son heure de gloire dans les années 1980. Elle me semble aujourd’hui dépassée. Avons-nous jamais été vraiment modernes ? La réponse n’est pas évidente. On peut emprunter des éléments à la modernité – des armes sophistiquées, des ordinateurs… – tout en demeurant archaïques. Et je ne pense pas qu’aux islamistes. Qui était moderne dans ­l’ex-URSS, le KGB et les cosmonautes suréquipés ou les dissidents faméliques au goulag ? Et les pays du Golfe, aux architectures ultrafuturistes mais hermétiquement clos au féminisme, comment les qualifier ?

A l’inverse, des mouvements qui ont l’air très traditionnels, chez les Indiens d’Amazonie par exemple, ou parmi les petits paysans indiens ou turcs, résistent aux majors du pétrole ou aux multinationales des OGM et découvrent la logique ultramoderne du développement durable peut-être mieux que nous. L’usage des technologies ne doit pas nous tromper. Elles n’induisent aucune modernité automatique et sont toujours à double tranchant. [...]

A Doha, au Qatar 


Découvrez la suite de cet entretien dans le n°99 de CLES.

Mots-Clés : modernité, religion, droits humains

Numéro Janvier-Février de CLES

• Feuilleter le numéro

• Acheter le numéro