Nouvelle Plaintes sur le Divan

Psycho

Nouvelle Plaintes sur le Divan

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par Pascale Senk
Problèmes relationnels, harcèlement, déconsidération... De nouveaux maux ont remplacé les névroses du xxe siècle. Enquête sur ce qu’entendent les psy aujourd’hui.
Les moyens de communiquer abondent et pourtant le sentiment de solitude domine.

La supercompétitivité érigée en mode de vie éloigne des sentiments profonds.

Le bonheur est-il accessible quand le sens fait souvent défaut!?

Betty Draper est une blonde de 25 ans. Chaque semaine, elle s’allonge sur le divan d’un psychanalyste qui note les divagations de son discours plaintif tandis qu’elle fume cigarette sur cigarette. Elle s’ennuie dans la maison que son mari vient d’acquérir, ose à peine évoquer sa libido, se félicite de bien tenir son foyer, ses enfants… mais souffre de paralysies intermittentes et inexplicables de la main gauche. « Manifestation hystérique », aurait diagnostiqué Freud.

Ce portrait de patiente vous surprend ? Rien d’étonnant à cela : c’est une pure fiction, une scène emblématique de la série « Mad Men », hymne à l’Amérique des années 1960. On y découvre le désarroi des femmes au foyer et la foi aveugle de leurs maris absents, occupés à créer une société moderne sous l’influence de la publicité et des médias. Ce joli monde peine à se libérer des tabous sexuels imposés par le puritanisme ambiant, mais avec l’achat d’un nouveau réfrigérateur-freezer-pileur de glace ou d’une nouvelle Chrysler, les frustrations s’apaisent…

Avec Betty, nous sommes loin, presque à l’opposé, de la « patientèle » reçue aujourd’hui par les psy. De l’hystérie telle qu’elle fut décrite par l’inventeur de la psychanalyse et telle qu’il s’en diagnostiquait dans la première partie du siècle, ils en voient peu désormais (cf. encadré page 112). Du refoulement sexuel, des femmes qui s’ennuient, de la satisfaction purement matérielle, encore moins. La crise économique de 2008 a mis en attente de nombreux rêves de réussite. Par contre, certains tabous émergent. Yves-Alexandre Thalmann, psychologue en Suisse, s’amuse des nouvelles pudeurs des patients : « Aucune difficulté à vous décrire leurs ébats sexuels dans le détail… mais impossible de dévoiler leur salaire ! L’argent, ils ont du mal à en parler. »

Les psy qui reçoivent depuis plus de trente ans constatent d’autres changements : « Aller voir quelqu’un », selon l’expression consacrée, n’est plus considéré comme pathologique. « On consulte plus facilement, avec un réel désir de prise en charge de soi », note Marianne Rabain, psychanalyste à Paris. Le peuple des patients s’est diversifié, en genre comme en âge. « Je peux recevoir un enfant de 4 ans le matin et une dame de 70 ans le soir, observe Muriel Mazet, psychothérapeute en Bretagne. Les hommes, grands absents jusque-là des cabinets d’analystes, s’y montrent enfin. « Ils sont plus nombreux à consulter, mais pour des problèmes ponctuels et dans une recherche de solution rapide », reconnaît la psychanalyste Marie-France Hirigoyen. « Ils ont plus de mal à se remettre en question, à approfondir, que ceux qu’on voyait avant. » S’il n’est plus frustré sexuellement ni en quête de son inconscient, qu’est-ce qui agite le patient d’aujourd’hui ? Quels soucis le poussent à consulter ?

 

« J’ai des problèmes de relations

au travail, dans mon couple… »

C’est un paradoxe de notre temps : les moyens de communiquer abondent mais le sentiment de solitude domine. « Le désir d’être entendu et de parler est fort », observe Marianne Rabain. « Nous, les psy, entendons cette plainte qui ne s’exprime pas dans le corps

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Les enfants aussi

« Je rencontre de plus en plus d’enfants détestables », avoue la psychothérapeute Muriel Mazet, pourtant formée à l’école humaniste de Carl Rogers. Agités, turbulents, parfois même diagnostiqués « hyperactifs », ces enfants qui coupent la parole aux adultes et n’entendent pas les consignes n’ont rien à voir avec les gamins inhibés et bloqués qui consultaient avant. Les professionnels de l’enfance le notent : une forte hausse des troubles anxieux accompagne le « tout scolaire » qui caractérise l’époque. « On observe trois pics de psychosomatisation et d’agitation », affirme le pédopsychiatre Gilles-Marie Valet. « Chez les petits de 5 ans, à l’entrée du CP ; à 11 ans pour l’entrée au collège et chez l’ado en fin de lycée. » Trop stimulés par des parents qui rêvent d’enfants précoces pour survivre en temps de crise, les petits subissent le contrecoup de la surcompétition adulte. Or leurs angoisses de séparation ne peuvent se calmer si le monde qui leur est proposé par des parents eux-mêmes anxieux n’a rien d’attirant. 

La fin de la névrose traditionnelle ?

Déjà en 1980, le psychiatre californien Irvin Yalom notait une transformation des troubles observés en psychothérapie : « Les syndromes névrotiques classiques se sont raréfiés. (…) Le patient d’aujourd’hui est davantage aux prises avec la liberté qu’avec des pulsions refoulées. » En France, c’est le sociologue Alain Ehrenberg qui étudie depuis plus de dix ans, à travers des livres majeurs, l’évolution des souffrances psychiques. Selon lui, la grande question qui hantait le névrosé décrit par Freud, un être inhibé étouffant sous le poids des traditions et des tabous de son époque, était : que m’est-il permis de faire ? Avoir des relations sexuelles avec un(e) inconnu(e), voyager loin de sa famille, choisir un métier différent de celui exercé par les hommes de sa lignée ?… Autant d’enjeux inaccessibles pour le névrosé freudien.

Avec la montée en force de valeurs telles que l’autonomie, la responsabilité ou la croissance personnelles, et la disparition apparente des normes, la question qui agite le plus douloureusement l’individu contemporain est : suis-je capable de le faire ? Il ne faudrait pas croire pour autant que celui-ci en ait fini avec l’un des socles de la névrose freudienne : la culpabilité. « Elle n’a évidemment guère disparu », affirme le sociologue. « Elle a pris la forme de l’insuffisance dépressive : suis-je assez aimable pour vivre en couple, assez performant pour garder mon poste ? » C’est désormais dans son identité et son narcissisme que le sujet est atteint.

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