René Daumal, l'inventeur du Grand Jeu

René Daumal, l'inventeur du Grand Jeu

par Pierre Bonnasse
René Daumal fait partie de ces écrivains géniaux bien que très peu connus. Pourquoi ce poète français, mort prématurément de la tuberculose à l'âge de 36 ans, est-il devenu pour ses fidèles lecteurs l'incarnation absolue de la quête « spirituelle » en littérature ? Quelle œuvre nous a-t-il laissée ? Quelle porte « étroite » nous montre-t-il du doigt ? Quel était ce Grand Jeu auquel il voua sa vie ?

René Daumal est né pour la première fois à Boulzicourt, le 16 mars 1908, dans les Ardennes, tout comme un certain Arthur Rimbaud, dont le destin préfigure étrangement le sien. Après avoir fait ses premières classes à Charleville, c'est au lycée de Reims, à 14 ans, qu'il entame sa carrière littéraire en se joignant aux trois « R », Roger-Gilbert Lecomte, Robert Meyrat et Roger Vaillant, « trois poissons monstrueux » avec lesquels il s'aventure vite dans les eaux profondes d'une recherche très rare chez d'aussi jeunes gens. Puissamment liés par mille affinités mystiques bien que fondamentalement différents, ceux qui s'appellent entre eux des Phrères créent le Simplisme, mouvement dont René devient vite l'élément le plus dynamique. Discret, curieux, abordable, sérieux, mature et grave, « puits de science » à la parole déjà pleine de pouvoirs, écolier modèle (tout comme ses trois camarades), l'adolescent manifeste beaucoup d'humour sans jamais jouer à l'histrion. Il collecte les coléoptères, plonge dans ses cauchemars et dans ses rêves pour les vivre éveillé, cherche après Nerval l'expérience dans le monde invisible dont les « portes d'ivoires » nous séparent.

C'est ainsi que René et ses compagnons, « brillants mais un peu détraqués », se prêtent, à partir de 1923, à toutes sortes d'expériences extrêmes: alcool, tabac, drogues, rêves éveillés, inhalation de produits toxiques (qui leur laisseront de graves séquelles), noctambulisme, catalepsie, isolation sensorielle, privation de sommeil, extases, sorties du corps, voyage astral, contacts avec l'au-delà, télépathie, sommeils hypnotiques, magnétisme, asphyxie volontaire, suicide « contrôlé », expériences proches de la mort et autres tentatives visant à appréhender le corps subtil et la
connaissance du double.

L'invention du Grand Jeu

Objectif: étudier le fonctionnement de la conscience, pour enfin « voir ». Influencés par Rimbaud et Alfred Jarry, ils cherchent à passer par effraction de l'autre côté du miroir, à atteindre l'inconnu par le dérèglement de tous les sens, à pénétrer les « univers parallèles et superposés ou contradictoires. » En état modifié de conscience, ils vivent un autre temps, traversent un autre espace, découvrent un autre corps. « Une solution abstraite ne résout rien, écrira Daumal en 1928. La seule délivrance est de se donner soi-même tout entier dans chaque action, au lieu de faire semblant de consentir à être un homme. »

Cette périlleuse phase de voyance, baptisée « métaphysique expérimentale », débouche sur la métamorphose du Simplisme en Grand Jeu. Ce nom serait venu de Roger Vaillant, en référence à Kim, le roman de Kipling, où le « grand jeu » désigne la guerre secrète (entre Anglais et Russes notamment), mais comme une métaphore de la quête métaphysique, en guerre permanente contre l'ego.

Le dessein explicite des jeunes gens est de ne chercher que« l'essentiel ». Idée centrale: à l'aune de l'essentiel, la pensée, la culture, les sociétés occidentales ont atteint un degré d'insignifiance consternant. Une seule réponse possible: le refus total. Tout remettre en question. « Non est mon nom », dit un poème de René Daumal, annonçant une certaine « contre-culture »cinquante ans avant...

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