Vinciane Despret - Isabelle Stengers


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Retour de flamme féministe

Par Patrice van Eersel

Éberluées par « La philosophie, ou l’art de clouer leur bec aux femmes » de Frédéric Pagès (Mille et une nuits), les philosophes Isabelle Stengers et Vinciane Despret, de l’Université Libre de Bruxelles, demandent : « Et si on ne jouait plus le jeu ? » Quel jeu ? Celui de croire que l’université donne leurs chances aux femmes qui n’imitent pas les hommes. Il existe en effet un faux féminisme qui, sous prétexte d’égalité entre les genres, favorise les femmes qui adoptent l’intégralité des comportements masculins. Isabelle Stengers et Vinciane Despret s’insurgent contre cette mascarade. Une dizaine de chercheuses, venues de toutes disciplines, approuvent leur rébellion, dans Les Faiseuses d’histoires – Que font les femmes à la pensée ? Les empêcheurs de tourner en rond/La Découverte, 2011.

Une sorte de post-féminisme pourrait-il subrepticement chambouler notre vision du monde ? « Les faiseuses d’histoires » se propose de lancer leur insurrection en trois temps, trois actes.

Dans l’Acte I, les philosophes Isabelle Stengers et Vinciane Despret, chercheuses et enseignantes à l’Université Libre de Bruxelles, s’appuient sur un texte fameux de Virginia Woolf (« Les trois guinées »), pour mener à deux une conversation sur le thème : « Et si nous refusions le jeu ? » Quel jeu ? Celui de continuer à croire que l’université donne sa chance aux femmes. Stengers et Despret n’y croient plus. Le leadership reste définitivement masculin. En fait, leur remise en cause vise le monde du travail tout entier – les femmes représentant les premières intruses à s’être immiscées, avant les prolétaires et les immigrés, dans un univers à 100% conçu pour l’élite des mâles blancs.

Dans l’acte II, les deux philosophes invitent neuf consœurs venues d’autres disciplines à « entrer dans la danse » (la physicienne Françoise Balibar, l’historienne Bernadette Bensaude-Vincent, la mathématicienne Laurence Bouquiaux, la philologue Barbara Cassin, la politologue Emilie Hache, la psychologue Françoise Sironi, les sociologues Marcelle Stroobants et Benedikte Zitouni, la journaliste Mona Chollet) et ce que disent ces dernières ne contredit pas la thèse iconoclaste.

Quant à l’Acte III, il est ouvert et se voudrait interprété par toutes celles et ceux qui, lisant le livre, se sentiront poussés à ajouter leur touche à une vision volontairement éclatée.

Refuser de dignement s’écraser

De quoi parle-t-on ? Depuis quelque temps, nous disent Stengers et Despret, une entreprise de normalisation s’est mise en route – sur le thème « la fête est finie » –, pour obliger les universités à s’ouvrir à la compétition et à quantifier leurs méthodes et leurs résultats, suivant des critères économiques qui vont « stériliser toute vraie créativité ». Face à ce que les deux philosophes considèrent comme une grave régression, la première réaction d’un humaniste, femme ou homme, devrait être, en principe, de revendiquer un retour à la « bonne université d’antan ». Et c’est bien ainsi que Stengers et Despret avaient commencé à réagir au début de leur réflexion commune. « Mais alors, racontent-elles, le texte de Virginia Woolf, “Les trois guinées”, est venu nous barrer la route. » Pourquoi ? Que dit ce texte ? Il dit qu’en réalité, la « bonne université d’antan » n’a jamais existé. Que les facultés ont toujours été des lieux de brutalité grossière : celle des garçons qui, jetant bas leurs masques de politesse de « pères et de frères aimants », cherchèrent à ridiculiser les filles, dès que celles-ci, il y a un siècle, commencèrent à envisager d’étudier, les obligeant, quand elles s’accrochaient et tenaient bon, à se comporter strictement comme des hommes et à ne surtout pas « faire d’histoires ». Or, rien n’a changé.

L’expression « faiseuses d’histoires » a plusieurs sens, mais le premier est celui-là : Stengers et Despret invitent les femmes à ne pas s’écraser, à ne pas jouer le jeu et à « faire des histoires », quitte à passer pour d’horribles chiffonnières ! À faire des histoires, et aussi à en raconter, comme leurs aïeules depuis toujours, tricotant ainsi en douce une sociabilité humble mais vivante, échappant à tout autoritarisme. À l’« Indignez-vous » de Stéphane Hessel, les deux chercheuses préfèrent un « dé-dignez-vous » qui signifie : « Cessez d’accepter dignement ce que l’on vous présente comme inéluctable. Soyez des emmerdeuses. Et si l’on vous conduit à l’échafaud, n’y allez la tête haute, en silence, “comme un homme”, mais criez, protestez, faites dans votre culotte, comme Georgette Thomas et Lucienne Fournier ! » Respectivement guillotinées en 1887 et 1947, ces dernières firent tant d’histoires et se montrèrent si indignes au moment fatal, que les bourreaux en furent tout retournés et demandèrent que les femmes condamnées (« ces gâche métiers ») soient systématiquement graciées – ce qui fut presque toujours le cas après elles.

« Think we must ! »

Cela dit, il ne s’agit évidemment pas d’appeler les filles à déserter l’intelligence et l’université – d’ailleurs, elles y sont de plus en plus nombreuses –, mais plutôt de les inviter à s’interroger sur ce qu’elles y font en tant que femmes. S’ouvre ici un grand débat, qui s’inscrit au sein de ce que les Anglo-Saxons baptisent « gender studies »…

La pensée moderne ne fait pas de différence entre les genres. Parler de « science masculine » ou de « philosophie féminine » n’a aucun sens. Les lois scientifiques, comme les valeurs humanistes, sont universelles. Tout ce que réclament les chercheurs et les universitaires de sexe féminin, c’est précisément que leurs travaux soient reconnus en soi. « On ne naît pas femme, dit Simone de Beauvoir, on le devient. » Telle était aussi la façon de penser de Stengers et Desprets, qui n’auraient jamais eu l’idée d’étendre leurs convictions féministes à une remise en cause du fond de leurs recherches.

Seulement voilà, dans un certain nombre de disciplines, l’arrivée des femmes a correspondu, comme par hasard, à un changement de paradigme décisif. L’exemple le plus frappant est celui des primatologues, c’est à dire des experts des grands singes. À partir du moment où, pour une fois, des femmes sont devenues leaders de la discipline (avec Shirley Strum, Thelma Rowell, Dian Fossey, Jane Goodall…), toute notre vision des grands singes, et donc du monde animal, a changé. Plus ouvertes à l’approche éthologique, plus patientes et respectueuses de chaque animal individuel, ces chercheuses n’ont certes pas inventé une « primatologie féminine », mais elles ont révolutionné la primatologie tout court... par des biais typiquement « féminins ».

Subtile complexité d’un faisceau multifactoriel. Comment démêler cet écheveau de vérités et de préjugés ? Virginia Woolf donne cette réponse à ses lectrices : « Comment ? En nous creusant la tête. » « Think we must ! » s’exclame-t-elle tout au long des « Trois guinées ». Un impératif que nos philosophes reprennent comme une devise. Ne pas se couler dans les moules mentaux préétablis, refuser de « croire dans l’avenir », mais prendre empiriquement en main la fabrication du futur – d’une façon collective, mais qui respecte les démarches individuelles, jusqu’aux plus marginales, souvent riches des plus beaux germes.

Avec quatre audaces, déjà énoncées par Woolf : 1°) ne pas craindre le ridicule, 2°) refuser de prostituer sa tête, 3°) accepter de ne gagner que le minimum vital, 4°) se sentir libre de ne pas embrasser toutes les causes bien-pensantes du moment.


Isabelle Stengers
Co-auteur des best-sellers du Prix Nobel de chimie Ilya Prigogine - en particulier La Nouvelle Alliance, en 1979 -, cette philosophe des sciences belge, spécialiste de Foucault, Deleuze et Whitehead, a défendu avec Léon Chertok la réhabilitation de l’hypnose. Son regard anticonformiste traverse en biais toute la création intellectuelle contemporaine.

Vinciane Despret
Diplômée en philosophie – « ce qui m’a menée droit au chômage » – elle reprend des études de psychologie, puis croise l’éthologie et les rapports humains-animaux. Son diplôme de psychologue en poche, en 1997 (thèse : « Savoir des passions, passion des savoirs »), elle est embauchée… par la faculté de philosophie de l’Université Libre de Bruxelles.

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